© INTERNE"Nous sommes un peuple inutile. Ils feraient mieux de nous achever tous. Ce n'est pas la peine de filmer. Personne ne veut nous aider." Ainsi s'exprime un femme tchétchène veillant un enfant amputé, assise sur un lit d'hôpital, au milieu des ruines de Grozny, dans un reportage projeté en préambule des rencontres organisée vendredi et samedi dernier au Théâtre de la Colline, à Paris
(voir ci-dessous). Au cours de cet événement exceptionnel, la situation de la Tchétchénie, totalement oubliée tant par les chancelleries que par l'essentiel des médias, a été présentée de manière aussi poignante qu'inquiétante.Guérilla sans fin
S'il fallait brosser le portrait de ce petit pays, grand comme un département français, il faudrait décrire l'enfer. Les combattants tchétchènes, coordonnés par le président élu Aslan Maskhadov, entré en clandestinité, sont retranchés dans les montagnes du sud de la république. Ils font le coup de feu contre les patrouilles des troupes fédérales depuis leurs refuges inaccessibles des gorges d'Argoun ou des forêts de Chatoï. De jour en jour, il portent la guerre au cœur des villes en ruines, en plaçant des bombes sous les véhicules du régime fantoche mis en place par Moscou. Ou en lançant des camions piégés contre les sinistre postes de commandements de l'armée russe. Mais la guerre à proprement parler est terminée. Ne subsiste de l'un des conflits les plus sanglants du début de siècle qu'un petit territoire saccagé, sanctuaire de la terreur et de la misère, aux portes de l'Europe.
L'essentiel des civils tchétchènes survivants vit dans des camps de réfugiés, aux frontières des républiques voisines. Ceux qui sont revenus au pays peuplent des tas de ruines et des villes transformées en marécages truffé de mines, autour desquels patrouillent des tanks. Seule organisation humanitaire à travailler encore sur le territoire tchétchène, Médecins du monde ne peut livrer que quelques médicaments.
Récits de la terreur ordinaire
"Les Russes sèment une terreur inimaginable", raconte le respectable Raïkom Dadachev, doyen de la faculté de physique de l'Université de Grozny, tout juste sorti de cet enfer pour trois mois. Les récits de vie quotidienne, recueillis par les rares journalistes ou les ONG, sont effarants. Les militaires russes, souvent ivres morts, font irruption dans un village ou un quartier, juchés sur un char, dévastent les maisons et emmènent n'importe qui, la plupart du temps sans aucun motif rationnel. Des milliers de civils ont ainsi disparus sans laisser de traces. Les témoignages se multiplient sur les "camps de filtration", où sont parqués, torturés et exécutés tous les Tchétchènes que les soldats russes arrêtent. Tout s'achète et tout se vend. "Si, par hasard, nous retrouvons la trace de nos proches, nous devons racheter leur cadavre", raconte le vice-ministre de la Santé, resté à Grozny malgré le racisme ordinaire et les opérations de ratissage.
"Ce qu'on appelle monde civilisé doit faire face à ce problème", scande Oumar Khanbiev, ministre de la Santé du gouvernement du président tchétchène Aslan Maskhadov. Massif, le cheveux blanc, l'homme n'a rien de la pompe d'un officiel, ni rien de ces "terroristes islamiques" que s'obstinent à dénoncer le Kremlin. Il est vêtu d'un jean et d'un simple pull-over d'où dépasse une chemise blanche. "Je ne suis pas là pour faire de la propagande, explique-t-il. Je demande simplement que ceux pour qui le concept d'humanité n'est pas vain de nous aider, de nous donner des garanties pour notre survie."
Génocide, le mot interdit
Car l'inquiétude est grande. Plus personne, hormis les gouvernement et les institutions politiques, n'hésitent à parler de "génocide". "Certes, la société civile l'a compris, explique le député européen Olivier Dupuy, membre du Parti Radical transnational. Mais les textes politiques s'obstinent à placer à équidistance les crimes commis par les Russes et ceux commis par les Tchétchènes." Pourtant, rien ne permet un tel parallèle. Si besoin était, l'acteur tchétchène et ministre de la Culture Akhmad Zakaev cite les propos de Boris Eltsine, présentant Vladimir Poutine comme l'homme qui apportera "un règlement définitif de la question tchétchène".
"C'est la Russie qui est en train de mourir en Tchétchénie", s'insurge la russe Ella Poliakova, présidente de l'Association des mères de soldats de Saint-Petersbourg. Son organisation, souvent conspuée en Russie, organise ni plus ni moins que la désertion des soldats réfractaires, "ce que la Constitution russe nous permet", explique-t-elle. "Nos casernes sont le laboratoire des crimes contre l'humanité commis en Tchétchénie en notre nom à tous. Et c'est notre silence qui les nourrit."
Appels à l'aide, demandes de pressions diplomatiques, lutte armée : rien n'a fait plier le tout puissant Kremlin de Vladimir Poutine. La seule alternative réside désormais, pour les officiels tchétchènes, dans le recours aux mécanismes de justice internationale. "Il est un peu incongru de parler de droit au beau milieu de la barbarie, s'excuse Monique Chemiller-Gendreau, professeur de droit international. Mais il n'y pas d'autre issue que la norme du juste." "D'accord, reprend Marina Khatchoukaeva, professeur d'anglais et responsable d'une ONG tchétchène. Mais comment faire pour que la Russie honore sa signature ?" Personne ne sait encore apporter de réponse à cette question.
Rencontres au Théâtre de la Colline |
Personnalités politiques, de l'Economie, de la Culture, de la presse, des Sciences, de France, de Russie et de Tchétchénie, se sont retrouvés les 22, 23 et 25 mars au Théâtre national de la Colline à Paris pour des rencontres à entrée libre sur le thème "La Tchétchénie entre l'Europe et la Russie". La journée de vendredi a été consacrée à une évocation de la situation actuelle en Tchétchénie, fonctionnement des institutions, circulation des civils, intervention des militaires russes, situation humnanitaire. Un tableau des acteurs du conflit a été dressé. Samedi, les intervenants ont traité du processus de négociation annoncé par Vladimir Poutine, des propositions du gouvernement Maskhadov, des organisations civiles tchétchènes ainsi que du recours en droit international et des perspectives humanitaires. |
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