Tchad de plomb

Par Léonard VINCENT, le 18 mars 2002 à 00h00 , mis à jour le 14 mars 2002 à 15h55

tf1.fr a rencontré Jacqueline Moudeïna, qui se bat depuis des années pour traduire l'ancien président tchadien Hissène Habré en justice. Au mois de juin dernier, un attentat a failli lui coûter la vie, sous les fenêtres de l'ambassade de France.

tchad jacqueline moudeina © INTERNE

Ce sont des histoires simples, comme celle-ci. Au beau milieu des années 80, un couple de commerçants tchadiens est arrêté par la police de Hissène Habré, coupable seulement d'être originaire d'une ethnie du sud. L'homme meurt au terme de 21 jours de torture. Sa femme, enceinte de 7 mois, fait une fausse couche dans sa cellule. L'expulsion du fœtus est difficile. La femme souffre le martyre et risque la septicémie. Sa compagne de détention convainc l'un des matons de cueillir des feuilles de nimié, un arbre à la sève très amère, de les faire bouillir et d'en apporter la soupe, aux vertus désinfectantes, à cette femme. Pour faire sortir l'enfant mort du ventre de sa mère, elle ne dispose que d'un outil : une boîte de conserves.

C'est au nom d'histoires simples que Jacqueline Moudeïna a juré de faire traduire l'ancien président tchadien Hissène Habré devant la justice. Chargée des affaires juridiques au sein de l'Association tchadienne pour la promotion des droits de l'Homme (ATPDH), cette petite avocate à la voix douce et au verbe précis, roulé dans sa bouche comme des noix de pécan, affronte depuis plusieurs années les démons de son pays, ses potentats impunis, ses policiers hargneux, sa solitude vertigineuse. A l'époque, deux opérations militaires des armées françaises — Manta et Epervier —, combattent les troupes d'invasion libyennes et ses affidées dans le nord du pays. En France, Hissène Habré est vu comme un nationaliste légitime. "Seuls les Tchadiens savaient ce qui se passait, dit Jacqueline Moudeïna. On sortait de prison invalide ou mort, mais de toute façon complètement détruit."

Orpheline pour les orphelins

L'ONU se réunit à Genève

La 58e session de la Commission des droits de l'homme de l'ONU qui se réunit une fois par an et pendant six semaines à Genève, s'ouvre ce lundi, avec à son ordre du jour l'examen de violations de ces droits dans plus d'une vingtaine de pays. L'Union européenne devrait jouer un rôle-clef, présentant des textes sur la Tchétchénie, sur plusieurs pays africains (dont la République démocratique du Congo, et le Soudan), la Birmanie, l'Iran, l'Irak, la Colombie et le Zimbabwe. Sur la situation dans les territoires occupés par Israël, l'UE proposera un texte dénonçant les colonies de peuplement israéliennes. Israël devrait être condamnée dans une résolution présentée par l'Arabie saoudite. L'une des craintes des ONG est de voir, dans le contexte de la lutte contre le terrorisme après les attentats du 11 septembre, les Etats adoucir leurs critiques à l'égard de leurs alliés dans cette lutte, même s'ils bafouent les droits de l'homme. Outre la Tchétchénie, les grandes ONG placent en tête de leurs préoccupations le Proche-Orient, la Chine et la Colombie. Amnesty veut aussi attirer l'attention sur l'Arabie Saoudite et l'Indonésie.

Elle est la fille unique d'un médecin et d'une infirmière, née dans une petite sous-préfecture de l'extrême sud du Tchad quelques semaines après la mort de son père. Sa mère, "engluée dans le chagrin", confie l'enfant à sa grand-mère, avant de mourir à son tour. "Lorsque je vois tous les orphelins qu'a laissés la répression du régime, raconte-t-elle, je ne peux m'empêcher de ressentir le vide qui les habite."

Elle marche très lentement, en boitant. Elle porte plusieurs sacs à la main, un lourd manteau et une écharpe. Ne se déplace qu'avec un dossier plein de papiers, de courriers à en-tête. Depuis son exil forcé au Congo-Brazzaville où elle a terminé des études de droit, elle milite au sein de l'ATPDH, en charge des plaintes d'une soixantaine de victimes de la "terreur d'Hissène Habré", aujourd'hui lui-même en exil au Sénégal, avec beaucoup d'argent et sa milice. "Nous espérons que les Tchadiens se mettront enfin à parler. Je ne doute pas une seconde qu'Hissène Habré sera traduit en justice, insiste-t-elle. Pas un instant."

Attentat sous les fenêtres de l'ambassade de France

Le 11 juin 2001, peu après qu'une décision du Conseil constitutionnel eut fait entrevoir la possibilité d'une victoire de l'ATPDH, le message que lui adresse la police tchadienne est lapidaire. Un sit-in de femmes proteste devant l'ambassade de France contre le soutien accordé au régime truqueur d'élections d'Idriss Deby. De l'autre côté de la rue, deux hommes en civil avancent avec les forces anti-émeute. Ils demandent "où est Jacqueline". Elle est assise sous le soleil, attendant que le diplomate français les reçoive, "après sa réunion". Des lacrymogènes fusent. Une grenade défensive lancée par la police atterri entre ses jambes repliées. Tétanisée, elle a tout juste le temps de ramper à reculons, au beau milieu de la foule plaquée au sol. Les éclats de la grenade criblent sa jambe et son flanc gauche. Quatorze femmes sont blessées, à la tête, aux yeux, aux épaules, aux jambes, aux seins, au dos. Une autre histoire simple.

Sans doute les anciens bourreaux du régime Habré — maintenus à leur poste de policiers, de fonctionnaires, de directeurs ou de sous-directeurs — ont-ils voulu lui faire payer le prix du sang. Son combat, pourtant, se résume à une inflexible obstination à respecter la lettre de la loi tchadienne pour faire juger l'ancien protégé de la France, kidnappeur de Françoise Claustre et guérillero mégalomane, dont la courroie de transmission était la sinistre Direction de la documentation et de la sécurité (DDS). "Dans un couple, raconte-t-elle, la femme pouvait avoir peur de son mari et les parents pouvaient avoir peur de leurs enfants. Il fallait se taire. Un seul mot pouvait vous faire plonger dans les geôles de la DDS. Et chaque jour, un compte-rendu des arrestations, tortures et exécutions était transmis à la présidence de la République. Comment voulez-vous que la réconciliation des fils du Tchad soit possible, si, au moins, justice ne leur est pas rendue ?" Une simple question.

Par Léonard VINCENT le 18 mars 2002 à 00:00
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