© INTERNECe sont des histoires simples, comme celle-ci. Au beau milieu des années 80, un couple de commerçants tchadiens est arrêté par la police de Hissène Habré, coupable seulement d'être originaire d'une ethnie du sud. L'homme meurt au terme de 21 jours de torture. Sa femme, enceinte de 7 mois, fait une fausse couche dans sa cellule. L'expulsion du fœtus est difficile. La femme souffre le martyre et risque la septicémie. Sa compagne de détention convainc l'un des matons de cueillir des feuilles de nimié, un arbre à la sève très amère, de les faire bouillir et d'en apporter la soupe, aux vertus désinfectantes, à cette femme. Pour faire sortir l'enfant mort du ventre de sa mère, elle ne dispose que d'un outil : une boîte de conserves.
C'est au nom d'histoires simples que Jacqueline Moudeïna a juré de faire traduire l'ancien président tchadien Hissène Habré devant la justice. Chargée des affaires juridiques au sein de l'Association tchadienne pour la promotion des droits de l'Homme (ATPDH), cette petite avocate à la voix douce et au verbe précis, roulé dans sa bouche comme des noix de pécan, affronte depuis plusieurs années les démons de son pays, ses potentats impunis, ses policiers hargneux, sa solitude vertigineuse. A l'époque, deux opérations militaires des armées françaises — Manta et Epervier —, combattent les troupes d'invasion libyennes et ses affidées dans le nord du pays. En France, Hissène Habré est vu comme un nationaliste légitime. "Seuls les Tchadiens savaient ce qui se passait, dit Jacqueline Moudeïna. On sortait de prison invalide ou mort, mais de toute façon complètement détruit."
Orpheline pour les orphelins
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Elle marche très lentement, en boitant. Elle porte plusieurs sacs à la main, un lourd manteau et une écharpe. Ne se déplace qu'avec un dossier plein de papiers, de courriers à en-tête. Depuis son exil forcé au Congo-Brazzaville où elle a terminé des études de droit, elle milite au sein de l'ATPDH, en charge des plaintes d'une soixantaine de victimes de la "terreur d'Hissène Habré", aujourd'hui lui-même en exil au Sénégal, avec beaucoup d'argent et sa milice. "Nous espérons que les Tchadiens se mettront enfin à parler. Je ne doute pas une seconde qu'Hissène Habré sera traduit en justice, insiste-t-elle. Pas un instant."
Attentat sous les fenêtres de l'ambassade de France
Le 11 juin 2001, peu après qu'une décision du Conseil constitutionnel eut fait entrevoir la possibilité d'une victoire de l'ATPDH, le message que lui adresse la police tchadienne est lapidaire. Un sit-in de femmes proteste devant l'ambassade de France contre le soutien accordé au régime truqueur d'élections d'Idriss Deby. De l'autre côté de la rue, deux hommes en civil avancent avec les forces anti-émeute. Ils demandent "où est Jacqueline". Elle est assise sous le soleil, attendant que le diplomate français les reçoive, "après sa réunion". Des lacrymogènes fusent. Une grenade défensive lancée par la police atterri entre ses jambes repliées. Tétanisée, elle a tout juste le temps de ramper à reculons, au beau milieu de la foule plaquée au sol. Les éclats de la grenade criblent sa jambe et son flanc gauche. Quatorze femmes sont blessées, à la tête, aux yeux, aux épaules, aux jambes, aux seins, au dos. Une autre histoire simple.
Sans doute les anciens bourreaux du régime Habré — maintenus à leur poste de policiers, de fonctionnaires, de directeurs ou de sous-directeurs — ont-ils voulu lui faire payer le prix du sang. Son combat, pourtant, se résume à une inflexible obstination à respecter la lettre de la loi tchadienne pour faire juger l'ancien protégé de la France, kidnappeur de Françoise Claustre et guérillero mégalomane, dont la courroie de transmission était la sinistre Direction de la documentation et de la sécurité (DDS). "Dans un couple, raconte-t-elle, la femme pouvait avoir peur de son mari et les parents pouvaient avoir peur de leurs enfants. Il fallait se taire. Un seul mot pouvait vous faire plonger dans les geôles de la DDS. Et chaque jour, un compte-rendu des arrestations, tortures et exécutions était transmis à la présidence de la République. Comment voulez-vous que la réconciliation des fils du Tchad soit possible, si, au moins, justice ne leur est pas rendue ?" Une simple question.
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