© INTERNE"Maman, maman, qu'est-ce que c'est que cette guerre ?" L'unité du soldat israélien a été attaquée depuis l'intérieur d'une maison qu'elle avait investi un peu plus tôt. Et d'où, en s'enfuyant, les hommes de Tsahal avaient laissé leurs armes. Ce sont des histoires comme celle-ci que la journaliste israélienne Amira Hass relate, dans le long reportage dans les ruines de Jénine qu'elle a publié vendredi dans le quotidien
Ha'aretz. Ce soldat, dont les civils palestiniens se racontent la plainte après que Tsahal eut évacué leur ville, est un anonyme parmi les hommes de troupe, réservistes et appelés qui ont, sur ordre de leur état-major, investi cette ville autonome du nord de la Cisjordanie, où ont été organisés tant d'attentats meurtriers et d'où sont partis tant de kamikazes du Hamas, du Jihad islamique ou des "Brigades des martyrs d'al-Aqsa", l'organisation armée liée au Fatah de Yasser Arafat.Amira Hass a compilé de nombreux récits, qui sont autant de scènes isolées, d'histoires tragiques ou étonnantes d'hommes, en uniforme ou non, de femmes et d'enfants embarqués dans une guerre urbaine cruelle, tous terrifiés, qu'ils soient juifs ou arabes. Ainsi a-t-elle recueilli la plainte d'Abou Rachid, dont le fils de 35 ans, cloué sur une chaise roulante, a été enseveli dans les décombres de sa maison, incapable d'évacuer en même temps que sa famille. Ou celle de la famille de Mohammed al-Sba'a, âgé de 70 ans, abattu d'une balle dans la tête alors qu'il était furtivement sorti de sa maison, au milieu des combats, pour prévenir les soldats de Tsahal que des civils se trouvaient là.
Ou celle de ces civils ordinaires touchés dans leur chair, comme M., un homme grièvement brûlé au visage et aux mains, alors qu'il préparait du café dans sa cuisine et que "quelque chose" a brisé la vitre et mis le feu à sa cuisine. Et aussi celle de cet homme blessé, évacué après quatre jours de souffrances, en se faufilant dans la ville pour éviter les patrouilles. Celle de ce bébé terrifié au milieu des ruines, son père étant blessé aux jambes, sous les décombres. Celle de cette famille qui voulaient quitter leur maison prise dans une ligne de feu, à laquelle les haut-parleurs de Tsahal répondaient invariablement : "Ceux qui sortiront de la maison seront tués".
Des micro-tragédies et des scènes de guerre
Au milieu de récits de morts injustes, de brimades, de micro-tragédies ou de scènes d'une violence inouïe, certaines histoires disent tout le paradoxe d'une guerre étrange. Ainsi, cette femme qui raconte comment un officier israélien, à la tête d'une unité qui avait installé une position de repos dans sa maison, a été dégoûté, comme elle, par l'état dans lequel ses soldats avaient laissé ses toilettes. Comment il est allé cherché de l'eau dans une maison mitoyenne et comment il a lavé la salle de bains personnellement. Elle raconte aussi comment les soldats israéliens évacuaient les maisons avant que les bulldozers n'arrivent. Mais aussi comment, certaines fois, les bulldozers commençaient leur travail sans sommations, devant avancer à couvert pour éviter d'affronter les balles et les grenades des combattants palestiniens en empruntant les rues. Recouvrant ainsi ceux qui n'étaient pas parvenus à s'enfuir.
Mais les Palestiniens qui ont accepté de parler à cette envoyée spéciale israélienne ont aussi évoqué l'ordinaire des jours qui ont suivi les plus durs combats. Car, les premiers jours de combats passés, un calme relatif était revenu en ville. Un couvre-feu avait été instauré. Les récits recueillis par Ha'aretz évoquent les patrouilles en engins blindés ou à pied de soldats israéliens à fleur de peau, crispés, tirant ici ou là dès que le moindre soupçon se présentait. Ils n'avaient pas droit à l'hésitation, après que 13 d'entre eux eurent été piégés par un homme barré d'explosifs, qui s'était précipité sur eux dans une ruelle avant de se faire exploser. Les soldats qui avaient survécu à l'explosion avaient été ensevelis vivants sous les décombres d'un mur que les Palestiniens avaient ensuite abattu sur eux.
Les "frères" sont des "terroristes"
Et comme pour souligner l'extrême complexité du conflit israélo-palestinien, les Palestiniens interrogés racontent aussi comment ils ont donné asile à leurs "frères" fedayin, qui souvent étaient des membres actifs, déterminés et armés du Hamas ou du Jihad islamique. Ils s'exposaient ainsi à la colère des soldats de l'Etat d'Israël, si durement touchés, comme tous leurs compatriotes, par le terrorisme de ces groupes ces dernières années. Comme pour les punir de leur complicité avec les tueurs des groupes radicaux palestiniens, les soldats de Tsahal utilisaient certains civils ayant couvert ou hébergé des "terroristes" pour protéger leur avancée, ouvrir des paquets suspects, frapper à des portes closes, derrière lesquelles pouvaient se tenir des fedayin en armes. Certains d'entre eux ont été blessés lors de ces opérations. L'un d'eux a été libéré, après avoir gagné un pari contre un soldat.
Amira Hass, qui est entrée dans Jénine alors que les combats avaient cessé, raconte enfin que certains quartiers pulvérisés de la ville sont hantés par l'odeur écœurante des cadavres encore ensevelis, la puanteur des détritus, mêlées au parfum des géraniums, des bougainvilliers et de la menthe cultivés un peu partout.
La deuxième bataille de Jénine |
Alors que, du côté des hommes politiques, les invectives et les accusations fusent, le reportage d'Amira Hass constitue l'une des premières pièces d'un puzzle qui, reconstitué, permettra sans doute de savoir ce qui s'est réellement passé à Jénine. Sans avancer de preuves, l'Autorité palestinienne dénonce haut et fort un "massacre". Le gouvernement d'Israël récuse violemment cette "propagande" et évoque de "féroces combats", où les Forces de défense israéliennes ont perdu 23 des leurs et les "terroristes" palestiniens "quelques dizaines" d'hommes. Les Palestiniens parlent, eux, de 500 morts. L'envoyé spécial de l'ONU, jeudi, après une rapide visite dans les ruines du camp de réfugiés, a fait état des destructions dont "l'horreur dépasse l'entendement", avant de revenir vendredi sur ses propos, affirmant qu'il n'avait pas accusé Israël de massacre et ne disposait pas encore de tous les éléments sur ce qui s'est passé à Jénine. Il n'empêche : ses paroles emportées de jeudi ont provoqué la fureur du gouvernement israélien, qui estime désormais que "la bataille des images est perdue". Le porte-parole du ministre des Affaires étrangères Shimon Peres a répondu au diplomate onusien : "Où sont les preuves ? Il y a dévastation, il n'y a pas de massacre". Mais il reste que le terme utilisé par les Palestiniens pour désigner ce qu'Israël admet être une opération militaire difficile, a été repris par les médias et les chancelleries. Vendredi, les équipes internationale de secours se sont mises au travail, retrouvant jusque là 26 corps dans les ruines, dont ceux de 4 enfants, 2 femmes et deux personnes de plus de 65 ans. Par ailleurs, une dizaine de corps ont été déterrés vendredi dans la cour de l'hôpital du camp de réfugiés, où ils avaient été inhumés provisoirement. Le président américain George W. Bush s'est dit favorable à une enquête pour mettre en lumière ce qui s'est passé dans le camp de Jénine, a affirmé vendredi la Maison Blanche. "Pas nécessaire", a répondu le bureau d'Ariel Sharon. |
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