Les Brigades des martyrs d'al-Aqsa

Par Léonard VINCENT, le 30 mai 2002 à 11h28 , mis à jour le 30 mai 2002 à 11h49

Un groupe terroriste, que l'on présente comme lié au Fatah de Yasser Arafat, est responsable de l'essentiel des attentats commis en Israël ces dernières semaines. Portrait d'un mouvement nationaliste, emblématique de la deuxième Intifada.

israel palestine brigades des martyrs d'al-aqsa © INTERNE

Ce sont des militants fidèles à leur Raïs, des Palestiniens ordinaires que rien, sinon les circonstances, ne destinait à devenir des massacreurs d'Israéliens. Pourtant, depuis quelques mois, ils ont endossé la ceinture d'explosifs. Avec la complicité de frères d'arme, ils se sont rendus à Tel-Aviv, Netanya ou Jérusalem. S'ils ne se sont pas fait arrêter en chemin par des patrouilles israéliennes en alerte quasi permanente ou s'ils n'ont pas renoncé au dernier moment, ils ont atteint leur cible. Et, dans un supermarché, à la porte d'un autobus, à la terrasse d'un café, entre un soldat et un colon, entre une jeune femme et un vieux monsieur, ils se sont fait exploser avec leur bombe.

Les "Brigades des martyrs d'al-Aqsa" ont revendiqué avec fierté la plupart des attentats-suicide perpétrés ces derniers mois en Israël. Lundi dernier, c'est une grand-mère et sa petite fille de 18 mois qui sont mortes en même temps que leur assassin, dans un centre commercial de Petah Tikva. Face à la complexité du sujet et eu égard à leur inexpugnable prudence, les agences de presse les ont décrites comme un "groupe armé lié au Fatah, le mouvement du président palestinien, Yasser Arafat". Mais qui sont ces hommes et ces femmes qui, presque quotidiennement, tuent et se tuent pour la cause palestinienne au nom de ces "brigades" ? Qui les commande et qui les paie ?

Arafat est-il leur chef ?

Tirant son nom de la mosquée d'al-Aqsa, située sur le Haram al-Sharif de Jérusalem que les Juifs appellent le Mont du Temple, les Brigades sont-elles réellement soumises à l'Autorité palestinienne et à Yasser Arafat, comme l'affirme Israël ? Si les experts s'accordent à dire que le président palestinien ne commande pas directement ces francs-tireurs, il est certain que de hauts responsables de l'Autorité ont la haute main sur leurs opérations. Le grand argentier Fouad Shoubaki, aujourd'hui emprisonné à Jéricho sous contrôle américano-britannique, signait les ordres de paiements. La signature du Raïs figure également en bas des macabres factures d'achat d'explosifs. Marwan Barghouti, selon toutes probabilités, en est l'idéologue. Sans doute Yasser Arafat a-t-il encouragé la formation d'unités armées, en octobre 2000, mais peut-être est-il aujourd'hui quelque peu dépassé par une créature nouvelle, déterminée et bien structurée qui combat en son nom, sert parfois ses intérêts et oriente aussi, sous la contrainte, son action.

Créées par des cadres du Fatah de Cisjordanie dans la foulée de la deuxième Intifada, en septembre 2000, ce mouvement national-terroriste s'est dans un premier temps voué à ne lancer des attaques que contre des colons ou des soldats de "l'armée d'occupation sioniste". Mais après qu'en janvier 2002, leur chef pour la Cisjordanie, Raed Karmi, eut été tué dans un probable "assassinat ciblé" du Shin Beth, les Brigades ont commencé une longue et terrifiante série d'attentats-suicide contre des civils israéliens (voir ci-dessous). Ancrée dans le nationalisme arabe, et non dans l'islamisme militant, l'idéologie de ce bras armé du Fatah présente une réelle différence avec les partis intégristes que sont le Jihad islamique et le Hamas, tout en ayant désormais recours aux mêmes méthodes.

LES COMMANDANTS. De fait, les cadres des Brigades ne sont pas des imams fanatiques. Ce sont souvent des vétérans de la cause palestinienne, qui ont connu la lutte et l'exil avec l'OLP, portent encore des noms de guerre et ont été formés ici et là dans le monde arabe "combattant", du Yémen à la Libye. Ils occupent parfois des postes importants au sein de l'Autorité palestinienne, en connaissent en tous les cas les rouages, les potentats et la hiérarchie. Le turbulent et ultrapopulaire tribun palestinien Marwan Barghouti, arrêté par Tsahal le mois dernier, est accusé par la justice d'Israël d'en être le chef suprême, lui qui a l'oreille et qui bénéficie des faveurs financières de l'entourage d'Arafat.

LES PETITS CHEFS. Puis, hierarchiquement inférieurs, il y a les logisticiens, ces petits commandants locaux, d'anciens syndicalistes étudiants de la première Intifada, ayant connu les prisons d'Israël et l'action clandestine. Jeunes militants nationalistes, fidèles à leur vieux chef mais autonomes, ils connaissent bien la société de l'Etat hébreu pour y avoir souvent vécu.

LES KAMIKAZES. Et enfin, il y a les kamikazes. Fin mars, l'envoyé spécial de Libération avait pu rencontrer les hauts responsables des "Brigades" à Gaza. "Les militants que nous envoyons en mission en Israël, confiait à Didier François un dirigeant, ne sont pas des gamins recrutés dans la misère des camps de réfugiés, analphabètes, endoctrinés à grands coups de Coran." A l'image de cette infirmière qui a tant choqué au mois de janvier dernier, "ce sont des adultes capables de prendre leur décision en conscience, expliquait encore ce responsable. Les martyrs d'al-Aqsa qui se font sauter à Tel-Aviv ou à Jérusalem sont ces mêmes Palestiniens qui ont cru à la paix lors des accords d'Oslo."

Quand les "Brigades" frappent

Les deux actes fondateurs de la nouvelle stratégie du mouvement, au début de l'année 2002, a choqué plus d'un Israélien. Le 17 janvier, un jeune homme a massacré à la Kalachnikov six convives d'une fête de famille, dans la salle de restaurant d'une station balnéaire proche de Tel-Aviv. Et le 28 janvier, une jeune et jolie infirmière palestinienne est allée se faire exploser en plein cœur de la Ville sainte. S'en sont suivis de nombreux épisodes sanglants : le 2 mars, par exemple, neuf Israéliens, dont six enfants, sont tués à la sortie d'une école de Jérusalem, le 9 mars 11 clients d'un café de nuit sont déchiquetés par la bombe d'un jeune kamikaze. Et depuis deux semaines, les "Brigades" frappent quasi quotidiennement. Parfois, les attaques échouent. Une catastrophe majeure a été évitée de justesse la semaine dernière, après qu'un camion-citerne piégé n'eut pas explosé, alors qu'il avait pris feu au sein du plus important site pétrolier d'Israël, Pi Glilot, près de Tel-Aviv.

Par Léonard VINCENT le 30 mai 2002 à 11:28
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