"Comment puis-je faire une chose pareille ?"

Par Léonard VINCENT, le 22 juin 2002 à 16h45 , mis à jour le 21 juin 2002 à 17h02

Le ministre israélien de la Défense a rencontré deux candidats palestiniens au kamikaze, arrêtés avant d'avoir pu tuer en Israël. Dans son édition de vendredi, le quotidien israélien Ha'aretz publie une interview de Benyamin Ben Eliezer, relatant ces rencontres et les leçons qu'il en a tiré.

Photo AFP © INTERNE

Arin Ahmed devait se faire exploser au milieu de la foule paniquée, un soir, à Rishon Letzion. Cette jeune palestinienne de 20 ans, aux cheveux noirs, parlant couramment l'anglais et pratiquant l'hébreu, faisait partie du commando du Tanzim, chargé d'aller semer la mort près de Tel-Aviv, le 22 mai dernier. La mission que lui avait assignée Ali Yousef Moughrabi et Mahmoud Salem était d'attendre à distance que son jeune partenaire Issam Badir, âgé de 16 ans, fasse sauter sa charge dans le parc où se réunissent des personnes âgées. Selon ces deux cadres du Tanzim qui ont monté l'opération, les survivants et la foule terrorisée ne manqueraient pas de se replier de l'autre côté de la rue, autour d'elle. C'est à ce moment-là qu'elle devait déclencher l'explosion de la ceinture de dynamite qu'elle portait autour de la taille.

Issam Badir a hésité, mais s'est précipité dans le parc en actionnant sa charge. Il a tué deux Israéliens. Arin Ahmed a renoncé. "J'ai vu plein de gens, a-t-elle expliqué, des mères avec leurs enfants, des couples d'adolescents. Je me suis souvenu d'une Israélienne que j'avais fréquenté. J'ai soudain compris ce que je m'apprêtais à faire et je me suis dit : comment puis-je faire une chose pareille ? J'ai changé d'avis." Arrêtée le lendemain lors d'une opération de police dans son appartement de la banlieue de Bethléem, Arin Ahmed, depuis, est en prison. Elle avait choisi de mourir et de tuer le plus de Juifs possibles pour venger son petit ami, Jad Salem, mort au début de l'année. Les Palestiniens accusent les Forces de défense israéliennes. Le Shin Beth affirme qu'il s'est tué en préparant une voiture piégée.

"Exploitation cynique et cruelle"

Le ministre israélien de la Défense Benyamin Ben Eliezer s'est entretenu en prison, la semaine dernière, avec deux candidats au kamikaze — Arin Ahmed et un jeune homme, tous deux arrêtés avant d'avoir perpétré des attentats. Le quotidien israélien Ha'aretz, dans son édition de vendredi, relate les conversations de ce faucon du parti travailliste avec ces deux jeunes arabes, accompagnées d'une longue interview, où le ministre israélien évoque, non seulement le regard qu'il porte sur ces "bombes vivantes", mais également la colère qu'il éprouve face à ceux qui leur ordonnent d'aller tuer et mourir en Israël.

"Il y a évidemment de la misère, et ils sont frustrés, a-t-il expliqué à Ha'aretz en parlant des kamikazes. Ils sont de toute évidence désespérés. Mais, quand ils sont en crise, c'est alors qu'un membre de ces organisations de meurtriers les séduit." "Il y a une exploitation cynique et cruelle par les organisations comme le Hamas, le Tanzim ou le Jihad islamique des personnalités fragiles et faibles, plus particulièrement parmi les jeunes", a-t-il ajouté. "D'autres paramètres, comme le chômage, le manque d'éducation, les années d'oppression et de frustrations accumulées, sont à prendre en compte, mais jouent un rôle marginal dans le phénomène. Certains subissent un lavage de cerveau avec un message à caractère religieux, et d'autres sont amenés à ce choix par des voies imprévisibles."

"Terrible et démoniaque cercle vicieux"

Il a d'autre part reconnu que "les opérations militaires accentuent les frustrations, la haine et le désespoir, et sont l'incubateur du terrorisme que l'environnement politico-religieux exploite aussitôt pour lancer de nouvelles attaques suicide. C'est un terrible et démoniaque cercle vicieux, mais je vois une lueur d'espoir venant d'Egypte, d'Arabie saoudite et de Jordanie, et le monde commence à réaliser que notre lutte n'a plus un caractère local, et que Yasser Arafat peut être marginalisé", a-t-il ajouté.

M. Ben Eliezer a aussi indiqué qu'il entendait à l'avenir continuer à rencontrer des Palestiniens arrêtés avant d'avoir perpétré des attentats suicide. "Ces attaques constituent une arme efficace, peu coûteuse, extrêmement meurtrière et à laquelle il n'y a pas de parade facile", a-t-il reconnu. "Je m'y connais pour les chars, l'artillerie et l'aviation, mais je ne connais pas de personne prête à se transformer en bombe vivante, et je n'ai jusqu'à présent jamais rencontré une machine de mort qui respire."

"Vous avez entendu l'histoire de ma vie, avait dit Arin Ahmed à Benyamin Ben Eliezer dans sa prison de Jérusalem. (...) Oui, j'ai fauté. Mais lorsqu'est arrivé le moment décisif, j'ai renoncé. S'il-vous-plaît, dites-moi, monsieur le ministre, qu'est-ce qui va m'arriver maintenant ?"

Par Léonard VINCENT le 22 juin 2002 à 16:45
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