Tout a commencé le 9 septembre

Par Léonard VINCENT, le 10 septembre 2002 à 00h00 , mis à jour le 30 août 2002 à 11h29

L'assassinat, deux jours avant l'attaque terroriste du 11 septembre, du chef de la résistance afghane Ahmad Shah Massoud, est considéré comme le signal de départ pour l'internationale terroriste d'Oussama ben Laden. Récit.

Photo : Jean-Claude CHAPON (AFP) © INTERNE

Lorsque les deux journalistes arabes entrent dans la guest-house du gouvernement afghan à Kwadja Bahuddin, personne encore ne sait qu'une sinistre page de l'histoire s'apprête à être tournée. Le 9 septembre 2001, dans une petite maison du nord-est de l'Afghanistan, deux kamikazes envoyés par l'entourage immédiat d'Oussama ben Laden ont tué le célèbre commandant Ahmad Shah Massoud, le chef incontesté de la résistance au régime taleb.

Le signal est donné. Deux jours plus tard, quatre avions de lignes intérieures américaines détournés iront semer la mort à New York, Washington DC et les environs de Pittsburgh. Selon les calculs des chefs d'al-Qaïda, seule l'élimination du "Lion du Panshir" permettait de destructurer ses irréductibles moujahidin et désorganiser le seul point d'appui possible pour une riposte occidentale à l'intérieur de l'Afghanistan, après l'attaque terroriste massive dont vont être victimes les Etats-Unis.

Une longue enquête, qui n'est pas encore close, permet de mieux cerner les détails de cet assassinat si éloigné des méthodes de guerre afghanes. Les deux assassins prenaient leurs ordres à Kaboul auprès de Djaffar Omar Chabani, alias Abou Djaffar ou Abou Omar, un lieutenant de ben Laden dont on a aujourd'hui perdu la trace. Tous deux étaient originaires de Tunisie et appartenaient au Groupe combattant tunisien (GCT) basé à Londres. Munis de faux passeports belges et se prétendant d'origine marocaine, ils exhibaient un ordre de mission issu de l'Islamic Observation Center (IOC), leur couverture du "Londonistan" dirigée par un islamiste égyptien nommé Yasser al-Sirri, qui a été relâché récemment après quelques mois de prison. Et au moins sait-on aujourd'hui que, selon les mots d'un enquêteur, "une cloison très étanche séparait les commandos américains et ceux qui étaient chargés de tuer Ahmad Shah Massoud".

Filmés par hasard

Les enquêteurs sont également parvenus à reconstituer leur voyage jusqu'à Khadja Bahuddin. Partis de Londres début août 2001 sous l'identité de Karim Touzani et Kacem Bakkali, ils se sont d'abord rendus au Pakistan, où l'ambassade taleb leur a accordé un visa à entrées multiples — une extrême rareté. Leur destination suivante fut Kandahar, fief du mollah Omar, puis Kaboul, où ils ont rencontré plusieurs dignitaires taliban. Ils se sont ensuite rendus au Tadjikistan, plate-forme obligée pour tout journaliste qui souhaite pénétrer dans les régions tenues par le Front uni de Massoud. La journaliste française Françoise Causse, qui a voyagé avec eux, a fixé sur une bande vidéo leur silhouette dans l'habitacle d'un hélicoptère, entre un moujahidin, quelques journalistes et des membres d'ONG.

Le 20 août, ils insistent pour faire une photo des dirigeants du Front uni, dont le président Rabbani, l'ami et conseiller de Massoud Yunus Qanouni et le "Chef". Un premier refus de leurs hôtes sera suivi de deux autres : trois jours plus tard, les deux tueurs demandent à embarquer dans un hélicoptère pour Fayzabad avec le président et, à la fin du mois, à embarquer avec Massoud et ses gardes du corps au-dessus du Panshir.

Mais le 9 septembre dans l'après-midi, après plusieurs jours d'oisiveté, l'entourage de Massoud leur arrange une rapide interview. Le "Chef" s'est laissé convaincre de leur accorder un entretien pour se débarasser de leur insistance et s'adresser au monde arabe, qui, selon les échos qui lui parvenaient dans son Panshir natal, ne l'aimait guère.

Une caméra est installée, le journaliste s'assied à ses côtés. Dans la pièce, outre le Lion du Panshir, se trouve l'ambassadeur du Front uni en Inde, Massoud Khalili, le fidèle secrétaire et garde du corps de Massoud et Fahim Dashty, un jeune journaliste afghan proche du commandant. Le pseudo-journaliste pose sa première question : "Si vous prenez le pouvoir, que ferez-vous d'Oussama ben Laden ?" Massoud sourit. Le cameraman se recule et actionne soudain une ceinture d'explosifs, qui ravage la pièce et coupe son corps en deux, ne laissant intacts que sa tête et ses jambes. Khalili et Fahim Dashty sont gravement blessés. Massoud et son garde du corps sont morts. L'autre kamikaze sera abattu par des moujahidin, à quelques mètres de la maison, alors qu'il tentait de s'enfuir.

Le Front uni s'est retrouvé sans chef

Tenue secrete par son entourage une semaine, la mort du vénéré chef des moujahidin afghans n'empêchera pas la coalition politico-militaire occidentale de renverser par le force le régime taleb. Mais elle affaiblira et décrédibilisera considérablement le Front uni que le commandant avait réuni autour de sa personne, à tel point que ses plus proches amis, aujourd'hui ministres, durent batailler ferme pour conserver leurs postes, ou du moins leur influence. L'entourage du commandant ne s'y est pas trompé, en tenant sa mort secrète une longue semaine. Massoud vivant, la donne afghane eût été changée.

Par Léonard VINCENT le 10 septembre 2002 à 00:00
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