© INTERNEPrès de deux ans auront suffi à la nouvelle classe politique serbe pour renverser le régime policier de Slobodan Milosevic, regagner la confiance de la communauté internationale et finalement se déchirer publiquement. Et les électeurs de Serbie étaient convoqués aux urnes ce dimanche pour choisir le président de leur république. Le taux définitif de participation pourrait être de l'ordre de 57%, selon le Centre pour les élections et la démocratie.
Kostunica, un nationalisme rassurant
Le favori de ce scrutin historique est le président fédéral Vojislav Kostunica. Opposant de toujours aux nervis de l'ancienne Ligue des communistes yougoslaves, sur laquelle Milosevic avait fait main basse pour assurer son ascension vers le pouvoir suprême, il a la réputation d'être un patriote intransigeant, un batailleur incorruptible et lettré. Plutôt conservateur, il a tendance à rassurer une population lassée par dix ans de guerre et de sanctions, des bombardements de l'OTAN jamais digérés et une transition douloureuse vers l'intégration internationale.
La Serbie est en effet un pays encore profondément travaillé par le souvenir d'une Yougoslavie titiste muselée mais prospère, de ses conflits perdus, d'accords de paix qu'on lui a arrachés et d'un passé assumé avec l'insolence des peuples humiliés. C'est en se fondant sur cet état d'esprit que Kostunica a pu récemment affirmer avec aplomb que Mali Zvornik, un ville frontalière de Republika Srpska, "l'entité" serbe de Bosnie, était "un membre de la famille momentanément séparée de la mère patrie". Il a ainsi pu, certes, scandaliser les Bosniaques, mais plaire à beaucoup de Serbes de Bosnie et d'ailleurs, dont les anciens sympathisants de Milosevic qui pèseront d'un certain poids dès ce dimanche.
Labus, un économiste fermement réformiste
Son principal adversaire Mirosljub Labus, qui est en réalité l'homme du Premier ministre fédéral Zoran Djindjic, ennemi juré de Kostunica, a tendance à effrayer une frange de la population par son libéralisme empressé et ses appels au sacrifice, dans un contexte économique calamiteux. Ce sont pourtant ses amis et lui, qui est encore vice-Premier ministre d'une Yougoslavie en voie d'extinction, qui ont fourni l'essentiel de l'effort qui a sorti le pays de l'obscurantisme politique et économique où l'avaient plongés les hétéroclytes nationalistes serbes de Milosevic. L'analyse des démocrates libéraux fédérés autour de Labus est que les réformes doivent se faire vite, faute d'être plus douloureuses à l'avenir. Se targuant de ses contacts privilégiés avec les institutions internationales et les bailleurs de fonds d'une Serbie exsangue, cet économiste de 55 ans se pose en homme de l'action immédiate, visant à faire entrer la son pays au sein de l'Union européenne d'ici 2010.
Kostunica et Djinjic furent pourtant deux figures de l'opposition démocratique qui a triomphé, avec le soutien de la rue belgradoise, des manœuvres de l'ancien régime. Mais leur alliance de circonstance s'est brisée en mille éclats, après que Zoran Djinjic eut fait transférer d'autorité l'ancien président yougoslave au Tribunal pénal international de La Haye, à la grande fureur du président Kostunica et de ses partisans, qui considèrent le TPI comme un tribunal "politique" anti-serbe, une marionnette de l'OTAN et de Washington.
Le troisième homme est milicien
Mais c'est sur la personne du chef du Parti radical serbe Vojislav Seselj que se cristallise le paradoxe de la Serbie contemporaine. Crédité de 10 à 19% des voix selon les derniers sondages, ce docteur en sciences juridiques à la voix puissante et martiale n'a jamais caché sa petite armée personnelle, faite d'une soldatesque raciste et sanguinaire. Il était même allé jusqu'à déclarer à la BBC qu'en 1991, c'est Milosevic lui-même qui lui avait demandé, entre autres, d'envoyer sa bande de soudards à Vukovar. Des agissements brutaux qui lui valent aujourd'hui une "possible" inculpation du TPI, maladroitement annoncée par l'ONU en pleine période électorale. Et si tout le monde s'attend à ce qu'il arrive en troisième position grâce à l'appui des électeurs déroutés de Milosevic, Seselj pourrait créer la surprise, comme il l'avait fait en 1997 en accédant au second tour.
Preuve supplémentaire que la Serbie n'en a pas fini avec un passé mal intégré : l'un des candidats outsiders n'est autre que Borislav Pelevic, vice-président de la Fédération mondial de kick-boxing. Et ancien commandant-adjoint de la redoutable milice de Zeljko Raznjatovic, dit "Arkan".
Le président sortant, partant pour le TPI ? |
Le scrutin devrait entraîner la comparution devant le TPI de Milan Milutinovic, président sortant de cette république yougoslave, inculpé de crimes de guerre au Kosovo. Le mandat de M. Milutinovic, qui a débuté au lendemain de son élection en 1997, et du même coup son immunité présidentielle, prendront fin peu après le 2ème tour du scrutin prévu le 13 octobre, ce qui déclenchera en principe la procédure de son transfèrement à La Haye, siège du TPI. Parmi les cinq co-inculpés pour crimes de guerre au Kosovo, M. Milutinovic, 59 ans, est le dernier à se trouver toujours en liberté. Il a été l'un des plus proches collaborateurs de Slobodan Milosevic. L'adoption par le parlement yougoslave, mi-avril, d'une loi sur la coopération avec le TPI a par ailleurs provoqué la reddition volontaire de l'ancien vice-Premier ministre yougoslave Nikola Sainovic et du chef de l'Etat-major de l'armée yougoslave, Dragoljub Ojdanic. Un quatrième co-inculpé de M. Milutinovic, l'ancien ministre serbe de l'Intérieur Vlajko Stojiljkovic, est mort après s'être tiré une balle dans la tête devant le parlement à Belgrade, le jour de l'adoption de la loi. |
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