© INTERNEDire que Lula est le premier président de gauche de l'histoire du Brésil n'a pas de sens. D'abord parce que plusieurs présidents brésiliens sont sortis des rangs de la social-démocratie. Mais surtout parce que les clivages politiques latino-américains ne sauraient être identifiés ainsi. Peron, Chavez, Castro, Allende, pour ne citer qu'eux, sont tous marqués par le projet d'une revolution sociale et patriotique, classée, par commodité, à gauche. Pourtant, des gouffres les séparent. Alors, Lula, président de gauche ? Oui, mais au Brésil, qu'est-ce que cela veut dire ?
Le nouveau président, par son parcours personnel, est certes identifié à la gauche marxiste de son Parti des travailleurs. De tous les combats depuis la dictature militaire, pour lui la "lutte des classes" a du sens. Il a été porté au pouvoir pour réduire les inégalités, contrôler le capital, mater le cynisme des marchés financiers et faire règner la justice sociale. Mais Lula, comme tous les réformistes brésiliens, est également issu de cette tradition politique originale dominée par la haute figure du président Juscelino Kubitschek.
D'ailleurs, Lula ne fait pas mystère de son admiration pour "JK", qui comptait ses alliés dans les rangs communistes comme dans les cercles industriels et bancaires. "Je trouve que le meilleur président que le Brésil ait jamais eu était Juscelino Kubitschek, a-t-il ainsi déclaré récemment. Je ne crois pas à ceux qui n'ont pas d'objectifs, qui n'ont pas de projets, qui n'ont pas de grands rêves. Je crois aux gens comme Juscelino." Pourtant, ce dernier était officiellement un social-démocrate.
"Cinquante ans en cinq ans"
En réalité, Juscelino Kubitschek est une référence indépassable pour tous les Brésiliens démocrates, qu'ils soient syndicalistes ou présidents. Maire de Belo Horizonte, capitale de l'Etat du Minais Gerais, ce médecin libéral, aussi hyperactif que lunaire, s'est fait connaître pour son volontarisme, lequel l'a d'ailleurs fait parfois passer pour un "doux dingue". Sans doute son audace politique était-elle très marquée par l'optimisme moderniste des années 50. Reste qu'à la tête du Minais Gerais, il a nettoyé les rues, fait construire des routes, rénové les hôpitaux, créé des orphelinats, des restaurants populaires, des quartiers d'habitation, des centrales électriques, acheté des ambulances, fondé des universités, des écoles, des centres sanitaires. Et qu'il reste l'un des hommes politiques brésiliens les plus populaires du XXe siècle.
En 1956, la démocratie brésilienne se stabilise après vingt ans de turbulences autoritaires. "JK", issu de l'élite intellectuelle cosmopolite et petite-bourgeoise des campagnes, est élu président sous les couleurs du Parti social-démocrate. Son projet ? Faire gagner au Brésil "50 ans en 5 ans". Sous sa présidence, le Brésil se dote d'une nouvelle capitale dessinée par Oscar Niemeyer, construit 6.000 kilomètres de routes en dur, augmente sa production pétrolière de 2.000 à 1 millions de barils par jour, double quasiment sa production électrique, construit 130.000 automobiles par an, réduit son arsenal militaire. Les Brésiliens travaillent. L'argent circule. Le Brésil se fait connaître à l'étranger. A Rio de Janeiro et Salvador de Bahia, une culture brésilienne somptueuse est née, qui envoûte le monde entier. On dit que le président, la nuit, au volant de sa vieille Ford, rend parfois visite au pape de la bossa-nova, Vinicius de Moraes, qui écrit dans sa salle de bains.
Faire avec la légende
Alors, quarante ans après, Lula le marxiste ne pourra-t-il être qu'un président doctrinaire et psychorigide, comme le scandent ses opposants ? Assurément non. Il devra compter avec la légende politique latino-américaine, parfois pittoresque mais souvent instructive. De l'Argentine au Vénézuéla, l'identité de gauche ne s'est jamais mesurée au degré d'intensité marxiste. Si la situation politique brésilienne oblige Lula à des compromis, il sait qu'il devra, au moins, être à la hauteur des espoirs qu'il a fait naître chez ses 52 millions d'électeurs, comme Kubitschek sut le faire en son temps. "Kubitschekien" : un adjectif imprononçable, mais qui pourrait signifier quelque chose, comme le modèle d'une gauche qui cherche son identité.
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