© INTERNELa première guerre de Tchétchénie ressemble à ces conflits sécessionistes qui ont enflammé l'Europe orientale, dès l'instant où l'Union soviétique a commencé à se désintégrer. Arménie, Karabakh, Géorgie, Tadjikistan, Croatie, Bosnie, Kosovo : le Caucase du nord, dont la Tchétchénie est le cœur, n'échappe pas à la logique rebelle des peuples intégrés à l'empire communiste.
Le mythe du méchant Tchétchène
C'est en 1857, au terme d'une première guerre, que l'Empire tsariste annexe ce petit pays enclavé sur la route de la mer Caspienne. Et pour la Tchétchénie, le XXe siècle n'est qu'une longue succession de rebellions meurtrières contre l'occupant.
En Russie, les Caucasiens sont vus comme des paysans archaïques et cruels. La figure du méchant Tchétchène hante les contes pour enfants. Après la Seconde guerre mondiale, Staline ne fait pas défaut à la légende, en accusant les Tchétchènes d'avoir collaboré avec les Nazis, malgré la présence de 20.000 d'entre eux dans les rangs de l'Armée rouge. L'ordre qu'il donne à ses généraux le 23 février 1944 est proprement hallucinant : il exige la déportation en wagons à bestiaux des 650.000 Tchétchènes vers les steppes du Kazakhstan. Ceux qui ne meurent pas en chemin ou en déportation ne pourront regagner la Tchétchénie qu'en 1957, à la faveur de la déstalinisation voulue par Nikita Khroutchev.
1994, l'indépendance ou la mort
Aussi, aux premiers signes de faiblesse de l'Empire soviétique, les Tchétchènes cherchent à se libérer de son encombrante tutelle. L'homme qui fédère les indépendantistes se nomme Djokhar Doudaïev, un bel et austère lieutenant de l'Armée rouge, marié à la jeune et coquette fille d'un général russe. Depuis Grozny (littérallement : "la Terrible"), où il s'est fait élire président dès 1991, il s'allie les chefs de clans et les notables, ménage l'islamisme des uns et le modernisme des autres. Mais la région se révèle ingérable.
De son côté, le Kremlin de Boris Eltsine refuse tout morcellement de la nouvelle Fédération de Russie. Et surtout pas du Caucase, qui représente un axe de transit essentiel pour les hydrocarbures de la mer Caspienne. La guerre éclate en 1994, Grozny est détruite, près d'un Tchétchène sur dix trouve la mort. De leur côté, les soldats russes disent avoir franchi les portes de l'enfer.
1996, une paix ambiguë
En 1996, la paix est signée sous l'impulsion du tonitruant général Lebed, après que Djokhar Doudaïev eut été tué. L'aviation russe avait rivé ses missiles sur le signal de son téléphone, alors qu'il contactait son interlocuteur russe pour négocier la paix. Le général Aslan Maskhadov, un musulman modéré, lui avait succèdé.
Autonome et officiellement pacifiée, la Tchétchénie reste néanmoins dans le giron juridique de la Russie. Mais Moscou ne renonce pas à contrôler la région, ou tout au moins à y garder une main puissante. Les Russes favorisent la division au sein de la société tchétchène, soutenant secrètement la montée des clans islamistes les plus rebelles à l'autorité centrale. Plus forts, les 120 chefs de guerre comme Bassaïev, Radouïev, Charkaroïev, Guémaïev ou Arbaïev font donc valoir leur vues. Dans ce pays où prévalait un islam laïque, la loi coranique est instaurée. Les clans féodaux règnent sur leurs petites baronies. Maskhadov perd le contrôle de son territoire, tandis que des Russes prennent leurs marques en s'alliant avec ses pires ennemis.
1999, retour en enfer
Quatre jours, au mois d'août 1999, suffisent pour relancer la deuxième guerre de Tchétchénie. Des commandos dirigés par Bassaïev et Khattab sèment la peur au Daguestan voisin, prennent des otages, pratiquent le kidnapping et instaurent la charia dans les villages qu'ils prennent. Le 7 août, Boris Eltsine envoie son armée. Le 9, il limoge son pâle Premier ministre Stepachine et nomme à sa place Vladimir Poutine, un apparatchik du FSB qui jure bientôt de "buter les terroristes jusque dans les chiottes". Maskhadov a beau se désolidariser officiellement des commandos tchétchènes au Daguestan, une invasion russe semble inévitable. Et le prétexte arrive bien vite. Entre le 31 août et le 13 septembre, plusieurs attentats spectaculaires sont perpétrés sur le territoire russe. Le Kremlin accuse les Tchétchènes, sans fournir de preuves. Des chasses au Caucasien sont organisées dans les rues de Moscou.
C'est le 1er octobre que la situation devient irréversible. Poutine ne reconnaît plus la légitimité de Maskhadov et donne ordre à l'armée de "chasser les terroristes". Les troupes russes, marchant derrière l'artillerie lourde et les forces spéciales du ministère de l'Intérieur, pénètrent sur le territoire tchétchène. En décembre, elles rasent Grozny, jusqu'à ce que, deux mois plus tard, la capitale en ruines se rende. En quelques mois, la machine de guerre russe repousse les guérilleros jusque dans les montagnes du sud, à la frontière géorgienne, ratisse, rafle, ouvre des camps de concentration, massacre tout le monde et n'importe qui.
2002, une guerre incontrôlable
Depuis, Maskhadov n'est jamais sorti de sa clandestinité, d'où il appelle sans cesse le Kremlin à la négociation. Les chefs de guerre, eux, souvent fidèles à l'islamisme le plus radical, continuent à gérer comme bon leur semble leur mini-armée constituée de repris de justice, de moujahidin étrangers, de kidnappeurs, de déserteurs et de guerriers professionnels. Ils harcèlent les forces russes à coups de missiles sol-air, de poses de mines et d'attentats contre les casernes, sans qu'une quelconque issue puisse voir le jour, puisque ni le Kremlin, ni Maskhadov ne contrôlent plus vraiment les combattants.
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