© INTERNEOn s'interdit de comprendre la crise du Proche-Orient si l'on n'écoute pas les Israéliens. C'est sur fond de désarroi que s'est déroulée la campagne électorale. A gauche comme à droite, les habitants d'Israël et leurs amis de par le monde se sont estimés mal compris, accusés et menacés, alors même qu'ils ne se considèrent pas comme les seuls fautifs d'une guerre qui les meurtrit violemment, eux aussi. Les arguments des Israéliens et de leurs opposants sont trop nombreux pour qu'on les expose tous, mais il est néanmoins possible d'en tracer les grandes lignes.
"Nous aurions affaire à une puissance militaire occupante, opprimant un peuple désormais entré en résistance et soumis à la désespérance, où germent parfois les grands crimes." |
Si l'on ne se fie qu'à l'opinion publique, le conflit israélo-palestinien semble simple à décrire. Nous aurions affaire à une puissance militaire occupante, opprimant un peuple désormais entré en résistance et soumis à la désespérance, où germent parfois les grands crimes. Israël, pays artificiel et colonial, par refus de restituer des terres qu'il a volé, tiendrait donc sous sa botte une Palestine qui se débat comme elle peut en s'appuyant parfois sur de mauvais moyens pour parvenir à une bonne fin. Car enfin, au bout du compte, le terrorisme qui frappe l'Etat juif ne serait que la récolte de ce qu'il a semé. Ainsi, l'Intifada al-Aqsa ne serait qu'un aboutissement logique, dont la seule responsabilité incomberait à l'interminable campagne de punition collective menée par Israël depuis sa création. C'est l'idée d'une bonne partie de l'opinion mondiale, qui relaie celle de la plupart des Palestiniens.
"On s'épargne de connaître avant de juger"
La vision israélienne du conflit qui les opposent, non pas aux seuls Palestiniens, mais au monde musulman dans son ensemble, n'est pas du tout celle-ci, simpliste et facile. "Par ce schéma qui fonctionne aussi bien dans l'opinion que chez les responsables politiques, expliquait le philosophe Robert Misrahi dans une tribune publiée dans Le Figaro en février 2002, on s'épargne de connaître avant de juger." Car même s'il existe d'importantes différences de programme entre les travaillistes et les likoudnik, entre le Meretz pacifiste et une extrême-droite belliqueuse, il existe aussi un fond d'analyse commune, peu ou mal relayée par la presse internationale.
"Les Israéliens ont compris qu'ils ne pouvaient confier leur sécurité à l'Autorité palestinienne." |
De fait, si l'on écoutait les Israéliens raisonnables, de gauche comme de droite, le conflit israélo-palestinien revêtirait un autre visage. Nous aurions affaire à un Etat reconnu internationalement et menacé dans son existence, menant la guerre défensive d'une minorité placée dans un environnement hostile. Car, alors que les Juifs avaient accepté le plan de partage élaboré par l'ONU lorsque les Britanniques émirent le souhait de quitter la région, ce sont les Etats arabes environnants qui l'auraient rejeté et fait la guerre au nouvel Etat, qui ne ferait depuis que se défendre. La stratégie de violence ne serait ainsi, aux yeux des Israéliens, que l'application du principe de réversibilité : rendre la violence à la violence qui leur est faite.
A une Autorité palestinienne qui aurait choisi l'option de l'insurrection en plein processus de paix, Israël aurait choisi en réponse l'option de la répression, jusqu'à ce qu'elle plie. C'est la logique d'une guerre que les Israéliens n'auraient pas choisi. "Les Israéliens ont compris qu'ils ne pouvaient confier leur sécurité à l'Autorité palestinienne", résumait au mois d'août 2002 Alain Finkielkraut dans une interview à Marianne. S'agissant de l'Intifada al-Aqsa, en 1999, "un gouvernement de gauche avait été mandaté par la société pour en finir avec le conflit, expliquait encore Alain Finkielkraut. La majorité des Israéliens savaient que la solution passait par le démantèlement de la plupart des colonies, et même par le partage de Jérusalem. Or, au lieu de la résolution attendue, ils subissent un déferlement inouï de violence." Une violence que, paradoxalement, tout le monde leur reprocherait.
S'appuyer sur l'Histoire
En outre, à leurs yeux, l'Etat d'Israël tirerait sa légitimité, non seulement de la tragique histoire de la diaspora juive, mais aussi de la logique de la décolonisation, une Palestine arabe indépendante n'ayant jamais existé. Et c'est ainsi que les Israéliens rappellent qu'avant 1967 et la Guerre des Six Jours, la bande de Gaza et la Cisjordanie, appelées aujourd'hui "territoires occupés", étaient respectivement égyptienne et jordanienne. Pour eux, il y aurait, au fond, dans l'imaginaire anti-israélien contemporain, l'idée selon laquelle Israël est un problème et que la solution la meilleure, bien qu'inavouable, serait qu'il disparaisse. C'est l'idée du Hamas.
"Les bombes humaines palestiniennes seraient comptées par les agences de presse dans le bilan de l'Intifada, sur la colonne opposée à celle où s'empilent leurs victimes." |
Ajouté à une habile propagande qui occulterait, minimiserait ou disqualifierait un certain nombre de faits de première importance, ce glissement intellectuel aurait fini, estiment les Israéliens, par inverser les jugements. Ainsi, développe encore Robert Misrahi, les critiques adressées à Yasser Arafat seraient-elles "polies et ouatées", quand celles adressées au Premier ministre d'Israël, quel que soit son bord, seraient des agressions violentes. "Enfin, on s'apitoie sur les victimes palestiniennes en accusant l'occupant, tandis qu'on s'apitoie sur les victimes israéliennes en accusant… Israël." Et dans la même veine d'idées qui marcheraient sur la tête, les fauteurs de guerre deviendraient des victimes innocentes, les passagers d'autobus des cibles militaires légitimes et les rescapés de la Shoah des nazis. A la fin, les bombes humaines palestiniennes seraient comptées par les agences de presse dans le bilan de l'Intifada, sur la colonne opposée à celle où s'empilent leurs victimes.
Autisme bilatéral
On voit ce que les arguments des deux camps ont d'autiste, ce qu'ils occultent de la souffrance de leur adversaire. Quand les gardes-frontière israéliens arrêtent une ambulance du Croissant rouge transportant une ceinture d'explosifs et son kamikaze, beaucoup font la sourde oreille. Et quand des ministres israéliens tiennent des propos extrêmes, allant jusqu'à nier l'existence d'un peuple palestinien, on mesure l'ampleur de la tragédie.
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