Quand les Turcs résistent à la Maison Blanche

Par Léonard VINCENT, le 25 mars 2003 à 17h50 , mis à jour le 26 mars 2003 à 11h08

Les Etats-Unis avaient tablé sur une coopération de son allié traditionnel pour attaquer l'Irak. Mais, malgré les efforts des diplomates et l'arme financière, Ankara contrarie leur projet. Récit d'une résistance inattendue.

turquie etats-unis irak base aérienne US avec drapeau turc © INTERNE

La diplomatie américaine perd parfois ses repères. Après les rebuffades diplomatiques de la France et de l'Allemagne, son allié turc est venu enrayer la belle mécanique imaginée par le Pentagone. Pourtant, lorsqu'il s'était agi de négocier avec la Turquie le stationnement de GI's à la frontière sud en vue d'une pénétration en Irak, la Maison Blanche pensait avoir de beaux atouts en main.

Une béquille face au FMI

Premièrement, alors que le nouveau gouvernement "islamiste modéré" d'Ankara doit faire face aux remboursements d'un prêt du FMI, Washington lui avait promis une aide substantielle. Seule obligation : la Turquie devait accepter la présence de 62.000 soldats américains à sa frontière sud. Or, le parlement nouvellement élu a catégoriquement rejeté cette idée. Conséquence immédiate : la Turquie a transformé de facto les militaires américains en "personnels militaires étrangers non-autorisés", les contraignant à évacuer leurs bases de la région d'Iskenderun, sous les moqueries des habitants. Les Turcs n'auront donc pas leur argent et les Américains leur armée du nord.

Pire. En plein combat, les autorités turques se sont dites "en droit" d'intervenir dans le nord de l'Irak, pour se protéger d'un exode de réfugiés et des visées sécessionistes des rebelles kurdes, embusqués de l'autre côté de la frontière. Les rumeurs les plus alarmistes proviennent désormais du Kurdistan irakien, où des milliers de soldats turcs auraient fait manœuvre. Les Kurdes, appuyés par les Américains, affirment qu'ils feront la guerre à l'armée turque si celle-ci pénètre sur leur territoire. Bref, une guerre dans la guerre se profile.

Dubaï en Méditerrannée orientale

Comble de l'ingratitude, selon Washington, puisque l'année dernière les Etats-Unis avaient obtenu pour la Turquie un chantier colossal, propre à donner à Ankara un rôle de premier plan. A grands renforts de publicité, un consortium international dominé par BP-Amoco avait lancé la construction d'un oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan, évacuant les hydrocarbures de la mer Caspienne vers les marchés mondiaux via un terminal en Turquie.

Avantage pour les Anglo-américains : le contournement de la Russie et de l'Iran et l'exploitation des ressources mirifiques de l'Asie centrale. Avantage pour les Turcs : une lourde assise stratégique et une manne financière non-négligeable. Certains diplomates américains enthousiastes vendaient alors ce projet de tube en promettant "un nouveau Dubaï".

L'excès de Washington

Tout cela rendait la Maison Blanche optimiste. Ainsi dans un premier temps a-t-elle fait jouer ses leviers habituels. Le premier homme dépêché sur place fut Marc Grossman, ancien ambassadeur américain en Turquie et qui, à ce titre, tutoie ses puissants généraux (Lire ci-dessous). Or, il aurait certes réussi à convaincre les militaires, mais pas les politiques, du bien-fondé des pressions américaines. Les négociations discrètement menées avec les Turcs et les Kurdes ont échoué. Grossman est donc rentré bredouille à Washington.

Dépêché en urgence, l'émissaire de la Maison Blanche Zalmay Khalilzad a pris la relève. Très proche de George W. Bush, ce fin analyste avait personnellement fait prendre au président la mesure du "danger" afghan après le 11 septembre (Lire ci-dessous). Mardi, après deux heures d'entretiens, il n'avait rien obtenu d'Ankara, ni assurance sur l'envoi de troupes dans le nord de l'Irak, ni garantie que le feu ne serait pas allumé dans les zones kurdes. Ainsi, pour l'heure, le dossier turc s'ajoute aux échecs récents d'une Maison Blanche peut-être trop confiante.

Les hommes du président


AFP
Marc Grossman, Sous-secrétaire d'Etat américain aux Affaires politiques, est un diplomate de carrière. Diplomé de l'Université de Santa-Barbara et d'une faculté prestigieuse de Londres, il est entré au Département d'Etat en 1976, avant de devenir conseiller du président Jimmy Carter. "Officier politique" auprès du Pakistan puis de l'OTAN, ce fin connaisseur de l'Europe et de la coopération israélo-turque devient le directeur adjoint du cabinet de Lord Carrington, alors Secrétaire général de l'Alliance atlantique. Ambassadeur en Turquie de 1994 à 1997, il retourne à Washington où le président Bush le nomme numéro 3 de sa diplomatie en mars 2001. Chargé des missions périphériques de la lutte contre le terrorisme, il est l'un des analystes les plus rigoureux de l'administration américaine, tempéré mais fortement engagé auprès des "faucons" de Washington.


AFP
Zalmay Khalilzad s'est fait remarquer par George W. Bush après le 11 septembre 2001, à tel point que le président l'a nommé dès le mois de décembre suivant émissaire spécial en Afghanistan. Ce républicain convaincu d'origine afghane est diplômé de l'Université de Chicago. Il rejoint très vite le Département d'Etat, où il conseille le Sous-secrétaire aux Affaires politiques sur la guerre en Afghanistan et le conflit Iran-Irak. Quittant la diplomatie, il rejoint la puissante Rand Corporation, où il fonde des centres d'études dans le sillage de Ronald Reagan, de George Bush près et du Pentagone de Donald Rumsfeld. En 1999, avant de rejoindre la diplomatie américaine puis l'Afghanistan, il était le directeur du département Stratégie, Doctrine et Structure armée du programme Air Force à la Rand Corporation. Dans la perspective d'un conflit en Irak, George W. Bush l'a nommé émissaire spécial auprès de l'opposition irakienne. L.V.

Par Léonard VINCENT le 25 mars 2003 à 17:50
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