© INTERNELa diplomatie américaine perd parfois ses repères. Après les rebuffades diplomatiques de la France et de l'Allemagne, son allié turc est venu enrayer la belle mécanique imaginée par le Pentagone. Pourtant, lorsqu'il s'était agi de négocier avec la Turquie le stationnement de GI's à la frontière sud en vue d'une pénétration en Irak, la Maison Blanche pensait avoir de beaux atouts en main.
Une béquille face au FMI
Premièrement, alors que le nouveau gouvernement "islamiste modéré" d'Ankara doit faire face aux remboursements d'un prêt du FMI, Washington lui avait promis une aide substantielle. Seule obligation : la Turquie devait accepter la présence de 62.000 soldats américains à sa frontière sud. Or, le parlement nouvellement élu a catégoriquement rejeté cette idée. Conséquence immédiate : la Turquie a transformé de facto les militaires américains en "personnels militaires étrangers non-autorisés", les contraignant à évacuer leurs bases de la région d'Iskenderun, sous les moqueries des habitants. Les Turcs n'auront donc pas leur argent et les Américains leur armée du nord.
Pire. En plein combat, les autorités turques se sont dites "en droit" d'intervenir dans le nord de l'Irak, pour se protéger d'un exode de réfugiés et des visées sécessionistes des rebelles kurdes, embusqués de l'autre côté de la frontière. Les rumeurs les plus alarmistes proviennent désormais du Kurdistan irakien, où des milliers de soldats turcs auraient fait manœuvre. Les Kurdes, appuyés par les Américains, affirment qu'ils feront la guerre à l'armée turque si celle-ci pénètre sur leur territoire. Bref, une guerre dans la guerre se profile.
Dubaï en Méditerrannée orientale
Comble de l'ingratitude, selon Washington, puisque l'année dernière les Etats-Unis avaient obtenu pour la Turquie un chantier colossal, propre à donner à Ankara un rôle de premier plan. A grands renforts de publicité, un consortium international dominé par BP-Amoco avait lancé la construction d'un oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan, évacuant les hydrocarbures de la mer Caspienne vers les marchés mondiaux via un terminal en Turquie.
Avantage pour les Anglo-américains : le contournement de la Russie et de l'Iran et l'exploitation des ressources mirifiques de l'Asie centrale. Avantage pour les Turcs : une lourde assise stratégique et une manne financière non-négligeable. Certains diplomates américains enthousiastes vendaient alors ce projet de tube en promettant "un nouveau Dubaï".
L'excès de Washington
Tout cela rendait la Maison Blanche optimiste. Ainsi dans un premier temps a-t-elle fait jouer ses leviers habituels. Le premier homme dépêché sur place fut Marc Grossman, ancien ambassadeur américain en Turquie et qui, à ce titre, tutoie ses puissants généraux
(Lire ci-dessous). Or, il aurait certes réussi à convaincre les militaires, mais pas les politiques, du bien-fondé des pressions américaines. Les négociations discrètement menées avec les Turcs et les Kurdes ont échoué. Grossman est donc rentré bredouille à Washington.Dépêché en urgence, l'émissaire de la Maison Blanche Zalmay Khalilzad a pris la relève. Très proche de George W. Bush, ce fin analyste avait personnellement fait prendre au président la mesure du "danger" afghan après le 11 septembre (Lire ci-dessous). Mardi, après deux heures d'entretiens, il n'avait rien obtenu d'Ankara, ni assurance sur l'envoi de troupes dans le nord de l'Irak, ni garantie que le feu ne serait pas allumé dans les zones kurdes. Ainsi, pour l'heure, le dossier turc s'ajoute aux échecs récents d'une Maison Blanche peut-être trop confiante.
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