© INTERNEElle a beau invoquer la fraternité arabe face à l'impérialisme de Washington, la Syrie a bien d'autres raisons de s'inquiéter de la main-mise américaine sur l'Irak. Certes, le "frère" baasiste de Damas a observé l'effondrement du régime de Saddam Hussein avec inquiétude en raison, d'abord, d'une solidarité idéologique traditionnelle. Mais la victoire de la coalition américano-britannique prive aussi le régime de Bachar El-Assad d'une source d'argent providentielle.
Du reste, les chiffres parlent d'eux-mêmes. Les échanges entre Damas et Bagdad représentaient jusqu'à l'année dernière environ 3 milliards d'euros par an, 450 millions d'euros de bénéfices pour les Syriens, qui profitaient à loisir d'un débouché à ses frontières orientales pour des biens de consommation courante dont les Irakiens avaient un besoin vital. Une manne aujourd'hui gelée par les forces américaines en Irak.
Les Américains ont fermé le robinet
Les GI's opérant en pays kurde ont d'ailleurs commencé par fermer la semaine dernière le robinet à pétrole reliant Kirkouk et le port syrien de Baniyas, sur la côte méditerranéenne. En violation de l'embargo de l'ONU, la Syrie et l'Irak l'avaient rouvert en novembre 2000, malgré les démentis de circonstances. En vertu du programme "Pétrole contre nourriture", Saddam Hussein pouvait exporter son brut uniquement via le port de Mina al-Bakr, dans le sud, ou l'oléoduc souterrain Kirkouk-Yumurtalik, en Turquie. Les recettes de ses ventes devaient être versées sur un compte-séquestre géré conjointement avec l'ONU et qui ne devait servir qu'à acheter de la nourriture et des médicaments.
Pourtant, le trafic de pétrole entre l'Irak et la Syrie était devenu un secret de polichinelle. Certains diplomates en poste à Damas estiment même que les deux pays avaient remis l'oléoduc Kirkouk-Baniyas en service fin 2000 car le trafic de brut par camions devenaient trop voyant. Un journaliste du New York Times citait même en avril 1999 des sources diplomatiques occidentales désabusées devant le ballet de centaines de camions-citerne sur l'autoroute en provenance d'Irak.
On estime que Damas achetait ainsi le brut irakien à 10-15 dollars le baril et en revendait le surplus non consommé aux prix internationaux en vigueur, qui oscillent ces temps-ci autour de 25-30 dollars, pour un total de 200.000 barils par jour environ. De l'argent frais pour Saddam, des hydrocarbures bon marché pour la Syrie et des bénéfices à la clé : les voisins baasistes du Moyen-Orient avaient trouvé un modus vivendi, devenu au fil du temps un partenariat semi-clandestin très lucratif. Or, d'ores et déjà, la compagnie pétrolière étatique syrienne Sytrol a annoncé la semaine dernière à ses clients qu'elle réduirait ses ventes de moitié pour le reste de l'année, sans autre forme d'explication.
La préférence turque
En outre, les Syriens imaginent qu'en définitive, les Américains concentreront leurs efforts sur la remise en route du circuit d'exportation du brut vers la Turquie, allié certes turbulent mais néanmoins fidèle. Du reste, les Turcs ont de quoi patienter. Les réservoirs pétroliers du terminal d'exportation turc de Ceyhan sont aujourd'hui riches de 8,3 millions de barils de brut irakien, qui n'attendent plus pour être mis sur le marché que la remise en route de la société d'Etat irakienne Somo, seule habilitée à commercialiser le pétrole.
Si, en plus d'avoir coupé son cordon d'oxygène vers l'Orient, les Etats-Unis imposaient à la Syrie des sanctions "diplomatiques et économiques" comme le secrétaire d'Etat Colin Powell l'a "envisagé" lundi, le pays pourrait très vite étouffer. Et le régime, pensent certains à Washington, de tomber comme un fruit mûr.
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