Damas, capitale de la solitude

Par Léonard VINCENT, le 15 avril 2003 à 18h49 , mis à jour le 16 avril 2003 à 10h05

Aujourd'hui que Bagdad est passé sous contrôle occidental, la donne stratégique a considérablement changé pour la Syrie. Hier au centre du pan-arabisme militant, elle est désormais isolée.

carte syrie dans son environnement © INTERNE

Au-delà de la disparition soudaine d'une importante source de pétrole et d'argent, la chute du régime de Saddam Hussein représente aussi pour la Syrie une perte stratégique majeure. Car la soumission de l'Irak par les troupes américano-britanniques a soudain fait s'effondrer le château de cartes géopolitique où Damas entendait tenir le premier rôle. Désormais, la Syrie est bien seule. L'effet domino voulu par la Maison Blanche a commencé.

Rupture géographique et politique

D'abord, l'alliance stratégique avec l'Iran, que les Syriens avaient tenté de renforcer en rapprochant Téhéran et Bagdad, belligérants d'hier, semble moribonde. Si l'idée sous-jacente était de créer un axe Syrie-Irak-Iran, le projet est désormais caduc. Les trois pays partageaient de fait la même haine de l'Etat juif. Un haine ouvertement incarnée par l'Irak subventionnant grassement le terrorisme palestinien et la Syrie soutenant la milice chiite libanaise Hezbollah. Avec le consentement syrien, les harcèlements réguliers de la frontière nord de la Galilée à coups d'obus de mortier se font en outre au nom de l'Iran. Mais aujourd'hui, il manque l'élément central de ce trio belliqueux : Bagdad est sous contrôle occidental.

De plus, si le président réformateur iranien Mohammad Khatami a pleuré quelques larmes de crocodiles en observant la chute de Bagdad, il n'a pas non plus poussé de hauts cris face à l'avancée américaine. Il en a laissé le soin à ses ayatollahs. Certains affirment que Téhéran ne voit pas d'un mauvais œil la montée en puissance des voisins chiites irakiens, qui ramèneront sous peu les sanctuaires de Nadjaf et Kerbala dans le giron des fidèles d'Ali, gendre du Prophète. D'ailleurs, depuis le début de la guerre, le Hezbollah se tient étrangement tranquille au Liban sud. Géographiquement et politiquement, le lien entre Damas et Téhéran est donc rompu.

Le piège libanais

Au Liban se cristallisent d'ailleurs d'autres difficultés pour la Syrie. Se souvenant des insurrections nationalistes des années 20, le défunt raïs syrien Hafez El-Assad considérait le puzzle libanais comme faisant partie de la "Grande Syrie" de l'émir Fayçal. Mais désormais, pour les Américains, les 20.000 soldats syriens présents sur le territoire du Liban sont officiellement une "force occupante".

La diplomatie américaine pourrait donc profiter de l'effondrement de la menace irakienne pour appuyer avec plus d'ardeur ceux qui combattent cette "présence militaire" oubliée, comme le cardinal maronite Nasrallah Sfeir. Avec l'amolissement de la Syrie, les Américains tableraient ainsi sur la révolte des démocrates chrétiens libanais pour asphyxier les prétentions de Damas sur Beyrouth.

Les voisins détournent la tête

Oui, la Syrie est bien seule, dans un environnement où tous se sont désengagés de la lutte pour la destruction d'Israël et ont trouvé des compromis avec "l'impérialisme américain". Même la Turquie, pourtant nouvellement gouvernée par des "islamistes modérés", a non seulement maintenu sa coopération militaire avec Israël, mais également trouvé un modus vivendi avec l'état-major américain sur l'utilisation de son sol et de son espace aérien. L'Egypte et la Jordanie, tenus à la fois par leur traité de paix historique avec Israël, la menace islamiste intérieure et des budgets chancellants, n'entendent pas le dénoncer. Entre-temps, les monarchies du Golfe ont soit ouvertement collaboré avec Washington, soit critiqué du bout des lèvres l'opération "Liberté irakienne", de préférence un dimanche après-midi, dans un communiqué laconique.

De leur côté, les groupes terroristes palestiniens Hamas et Jihad islamique, non contents d'être combattus par le nouveau Premier ministre Mahmoud Abbas, se trouvent désormais privés de l'argent providentiel de Saddam Hussein. Il ne leur reste plus que leurs bureaux damascènes, la réprobation internationale et la complicité diplomatiquement honteuse d'un frange du monde arabo-islamique

Washington se lâche

Depuis la chute de Bagdad, pas un jour ne passe sans que de Washington ne parvienne une déclaration belliqueuse envers Damas. Tout se passe comme si, maintenant que les éléments gênants ont été éliminés, les griefs accumulés pouvaient enfin être formulés ouvertement, cartes sur table et chacun pour soi.

Par Léonard VINCENT le 15 avril 2003 à 18:49
Envoyer cette page à un ami
Les champs marqués par une étoile * sont obligatoires.
Les derniers articles Monde
  

Commentaires

Afficher : Les plus récents | Les plus appréciés

       Chargement en cours...
      Alertez-nous
        alertez-nous

        Témoin d'un événement ?

        Alertez la rédaction !

        Envoyez une alerte

        A lire aussi
        logAudience