La Syrie ? C'est un "problème"

Par Léonard VINCENT, le 10 avril 2003 à 14h15 , mis à jour le 10 avril 2003 à 15h47

Beaucoup estiment que le régime syrien, dirigé par un parti Baas comme le défunt régime irakien, pourrait être la prochaine cible des Etats-Unis. Or, Damas n'a pas toujours été un allié très fidèle de Bagdad, loin s'en faut.

syrie bachar el assad assis © INTERNE

Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'au-delà de ses ennemis traditionnels, l'Amérique s'est trouvé un nouvel et solide contradicteur : la Syrie. Du reste, au lendemain de la chute de Bagdad, chacun y va de son hypothèse sur la prochaine cible du bras vengeur de Washington, lorgnant sur Damas comme sur l'objectif le plus plausible de la "guerre contre le terrorisme", épisode 3.

Les signaux avant les actes

Il faut dire que les Syriens n'amadouent pas les vainqueurs américains, au moins verbalement. La guerre en Irak ? "Une bataille sioniste, dans le but de créer une région sioniste", expliquait récemment la porte-parole de la diplomatie syrienne. La "feuille de route" internationale pour la réanimation du processus de paix israélo-palestinien ? Un "pot-de-vin" destinée à "berner les Arabes", selon le président syrien. Très irrité ces derniers temps, le patron du Pentagone Donald Rumsfeld n'a quant à lui pas cessé d'envoyer à Damas des signaux plus ou moins menaçants, en tous cas agressifs, fidèle en cela en sa stratégie du "message fort" avant tout passage à l'action.

Dernier en date : mercredi, le chef des faucons washingtoniens a affirmé que la CIA lui avait révélé que "les Syriens font preuve de coopération en facilitant le passage d'Irak en Syrie de certaines personnes", peut-être même de Saddam Hussein lui-même. Le mois dernier, Donald Rumsfeld avait déjà dénoncé la porosité de la frontière syro-irakienne, par laquelle transitaient selon lui, dans l'autre sens, des matériels militaires modernes propres à représenter "une menace directe pour la vie des soldats de la coalition". Bref, de quoi alimenter les spéculations des analystes et les craintes des Syriens, même si le département d'Etat de Colin Powell, embarassé, s'échine à répéter les spéculations sur un plan d'invasion sont "des balivernes". Quoi qu'il en soit, de l'aveu de Washington, la question syrienne est "un problème".

Des frères qui se poignardent dans le dos

Car le régime de Bachar el-Assad, baasiste lui aussi, était devenu, ces dernières semaines, l'allié le plus fervent de son frère irakien, ce qui n'est pas le moindre des paradoxes. Car, pour "frères" qu'ils pouvaient se dire, les partis Baas au pouvoir à Bagdad et à Damas n'en ont pas moins une longue histoire commune faite de sévères trahisons et de reconciliations éphémères.

Le parti Baas, dont le fondateur syrien Michel Aflaq est mort dans son lit dans l'entourage de Saddam Hussein, prônait certes l'union de la nation arabe, de l'Irak au Maroc. Cela n'empêcha pas la Syrie et l'Irak de se tirer dessus, parfois même directement. Dans un premier temps, à la détestation personnelle de l'ancien raïs syrien Hafez el-Assad pour Saddam Hussein se sont ajoutés des enjeux stratégiques complexes : luttes autour de d'exploitation des eaux de l'Euphrate et de l'oléoduc exfiltrant le brut irakien jusqu'à la Méditerranée à travers le terminal syrien de Baniyas.

Mais enfin, ces disputes ne sont rien en comparaison du coup de poignard dans le dos de 1980. A l'époque, le grand jeu moyen-oriental est bouleversé par les accords israélo-égyptien de Camp David et le délitement annoncé du grand frère soviétique. Hafez el-Assad, ayant perdu son principal allié dans sa guerre permanente contre Israël et soudain isolé face un Saddam Hussein paranoïaque et rouleur de mécaniques qui commence à s'en prendre à lui, se rallie alors aux ayatollah iraniens.

Durant les huit années épuisantes de la guerre contre l'Iran, l'Irak arme et paye donc les Frères musulmans syriens, qui harcèlent le pouvoir damascène à coups d'opérations de destabilisation. De leur côté, les Syriens arment et payent l'opposition irakienne, tandis que les deux partis Baas s'affrontent indirectement à Beyrouth, où les puissants contingents syriens traquent les mandataires de Bagdad, quand les alliés de Saddam s'en prennent aux check-points de l'armée de Damas. Pour le dire clairement, ce sont vingt ans de haine. Car la participation syrienne à "Tempête du désert" en 1991 achèvera d'empoisonner leurs relations jusqu'à la mort de Hafez el-Assad, en 2000.

A Damas, le baasisme bouge encore

Mais le fils du défunt raïs syrien, Bachar, semble avoir changé son fusil d'épaule. Très en pointe lorsqu'il s'agit d'agiter les haines antisémites et anti-américaines qui raniment les rues du monde arabe, qualifiant avec aplomb les représentants damascènes des groupes terroristes palestiniens "d'attachés de presse", le fils el-Assad n'a pas ménagé son soutien à Saddam Hussein, parfois en termes outranciers. Mais ses rodomontades, qui ressemblent à celles que vociféraient Saddam Hussein, sont-elles destinées à galvaniser le monde arabe ? A réfréner les ardeurs américaines pour le bien de la paix dans la région ? Une chose est sûre : Washington et Londres observent, dans un quasi-silence irrité, la naissance d'une nouvelle langue de vipère.

Par Léonard VINCENT le 10 avril 2003 à 14:15
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