© INTERNEDans le port de Durrës, en Albanie, au mois d'avril dernier, un cargo à coque bleue battant pavillon comorien patientait à quai, ses soutes vides. Son nom : le M/V Baltic Sky. Deux mois plus tard, ce même bateau, bourré de centaines de tonnes d'explosif, a été arraisonné par les forces spéciales grecques en mer Ionienne. Encore sous le choc des attentats d'Arabie saoudite et du Maroc, la presse mondiale s'est spontanément tournée vers la piste du terrorisme islamique, qui se cacherait derrière cette "bombe atomique" flottante.
Selon les informations de tf1.fr, ce bateau qui cristallise toutes les suspicions était encore le 17 avril à la disposition d'éventuels affréteurs. A cette date, une offre d'"open ship" ("bateau ouvert") avait été publiée pour ce cargo de 74 mètres, ainsi que pour son petit frère, le Baltic Star, à quai à Anvers, par la société Karas Shipping & Trading Ltd. basée à Istanbul. Selon les termes de l'annonce dont tf1.fr détient une copie, le cargo était disponible pour tout "voyage court ou long" le 28 ou le 29 avril.
De l'engrais tunisien pour le Soudan
Or, les autorités tunisiennes ont révélé que la Société tunisienne d'explosifs et de munitions (Sotemu) avait répondu à l'offre, de manière à honorer un contrat de vente "d'explosifs à usage civil" avec une société soudanaise, Integrated Chemicals and development. Chargé du transport de cette marchandise sensible, le Baltic Sky a donc quitté l'Albanie le 27 avril et s'est rendu à Gabès, en Tunisie, où les opérations de chargement se sont déroulées les 12 et 13 mai. Le jour même, il a quitté les côtes tunisiennes et, trois jours plus tard, le chèque de la Sotemu a été encaissé.
Mais le Baltic Sky n'a pas suivi la route prévue. Plutôt que de piquer au sud-est vers le canal de Suez, il s'est dirigé vers la Mer Noire et a abordé Istanbul le 21 mai, avant de faire demi-tour et de repasser le détroit des Dardanelles le 2 juin. Il a rôdé une vingtaine de jours encore autour de la Grèce avant d'être définitivement arraisonné.
Pourquoi le Baltic Sky errait-il en Méditerranée ? Parce qu'il était au cœur d'un chantage, soutiennent les autorités tunisiennes. La Sotemu affirme qu'Integrated Chemicals and development se serait vu menacé par l'armateur de confisquer la cargaison et de la revendre, si une somme supplémentaire de plus de 10.000 dollars ne lui était pas versée. Mais cette version ne satisfait pas les autorités grecques, plutôt prudentes à l'approche des Jeux Olympiques d'Athènes en 2004. Car l'adresse de la société commanditrice au Soudan, pays en guerre classé par le département d'Etat américain comme soutenant le terrorisme… n'existe pas.
Un duo connu d'armateurs irlandais
Les propriétaires du Baltic Sky sont connus pour leurs démêlés dans le milieu du transport maritime. L'Irlandais Christian McNulty et son père Pierce opèrent via diverses sociétés basées au Iles Marshall (Alfa Shipping Inc.), en Irlande (Unithorn Ltd.) ou en Turquie (Karas Shipping Ltd.). L'assureur Lloyd's List, citant des spécialistes de la criminalité commerciale au Bureau maritime international, affirme qu'un "réseau de compagnies McNulty a, depuis plusieurs années, régulièrement fait défaut à ses obligations d'armateur", notamment envers ses débiteurs et ses avocats.
Pour eux, obtenir un pavillon des Comores pour le Baltic Sky était facile. Si Lloyd's List affirme que l'immatriculation de ces îles musulmanes de l'Océan Indien ne s'obtient que "sur une base religieuse" — ce qui ne fait qu'inquiéter davantage les enquêteurs —, des solutions existent pour contourner cette obligation. Une société grecque, l'International Naval Surveys Bureau, a en effet passé un accord avec le président comorien en mai 2001, afin d'obtenir le droit de vendre le pavillon de son pays. Ainsi, si l'on en croit la Tunisie, l'affaire du Baltic Sky ne serait que le énième montage commercial de magouilleurs des mers.
Une "bombe atomique" en Méditerranée |
Depuis cinq jours, la marine grecque surveillait le Baltic Sky. Alerté par la marine de l'Otan, le gouvernement grec avait placé ses forces spéciales en alerte. Ce cargo errant avait été repéré au large des côtes de la mer Ionienne, bien loin de sa route prévue. Dans la nuit de dimanche à lundi, un commando des forces spéciales a pris le contrôle du bateau et l'ont escorté jusqu'à la petite baie de Platiyali, près d'Astakos, loin de tout centre urbain, dont l'accès est protégé par un cordon de sécurité de deux kilomètres. Le chargement du Baltic Sky avait de quoi stupéfier les autorités grecques : 680 tonnes d'explosif à base de nitrate d'ammonium et 8.000 détonateurs à mèche courte. Un chargement d'engrais chimique représentant en puissance destructrice l'équivalent "d'une bombe atomique", a estimé le ministre grec de la Marine marchande. |
Photo : Un soldat des forces spéciales grecques garde le Baltic Sky (AFP)
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