© INTERNELorsqu'Hichem a été admis au CHU d'Oran le 4 juin dernier, personne n'imaginait que ce garçon de 11 ans était malade de la peste bubonique. Dans son village de Kéhaïlia, à une trentaine de kilomètres au sud-ouest de la grande cité portuaire, l'enfant avait été examiné par un infirmier. Voyant que le premier traitement ne répondait pas, celui-ci avait envoyé Hichem et sa famille à l'hôpital. Mais il était trop tard. Deux semaines plus tard, Hichem mourait.
Après une longue succession de tragédies, la "mort noire" est donc venue frapper cette petite localité de l'ouest algérien, à la faveur des premières grandes chaleurs. En un mois, dix habitants de Kéhaïlia, une bourgade pauvre de 1.200 âmes à l'intérieur des terres, ont été atteints. Très vite, les autorités ont placé la zone en quarantaine et soumis hommes, femmes et enfants à un traitement préventif. Au cours du mois de juin, quatre autres cas ont été signalés dans la région, autour de Mascara, El Karma et dans une ferme du wilaya d'Aïn Témouchent.
La cité des rats
"Comment voulez-vous qu'il n'y ait pas de peste ici", s'indignait lundi dans El Watan le proche d'un habitant de Kéhaïlia, en indiquant une décharge à ciel ouvert, un "lieu infect" gorgé jusqu'à récemment de "tonnes d'ordures ménagères et animales". Dans ces villages déshérités, les rats pullulent en effet dans les décharges sauvages alimentées par les négligences des autorités locales et l'indiscipline des habitants.
Dans Oran, qu'Albert Camus avait choisi pour en faire la dernière "cité heureuse" où la peste avait envoyé mourir ses rats "pour le malheur et l'enseignement des hommes", la résurgence de la maladie a fait grand bruit. Au cours du mois de juin, les autorités ont couvert les murs de la ville d'affiches d'avertissement. Les hôpitaux de la région ont mis sur place des dispositifs d'urgence. En quelques jours, la mairie a mis sur pied une structure chargée d'éradiquer les décharges sauvages où prolifèrent les rats et d'en appeler à la responsabilité de la population. Une campagne de désinsectisation, puis de rératisation, a été lancée.
Débordés par l'inquiétude
Aujourd'hui, la peste semble endiguée. De l'avis général, les services hospitaliers algériens ont rapidement pris la mesure de l'événement. De plus, avant même le départ sur place de quatre experts de l'OMS, des stocks des nouvelles "bandelettes de diagnostic rapide" ont été envoyés aux services hospitaliers locaux. Ces tests révolutionnaires, mis au point et évalués par les Instituts Pasteur de Madagascar et Paris, permettent de dépister la peste au chevet des patients en une quinzaine de minutes et d'éviter une aggravation irréversible de la maladie.
"Les médecins algériens sont surtout débordés par l'inquiétude des gens", explique à tf1.fr le Dr. Françoise Guinet, du Laboratoire des Yersinia de l'Institut Pasteur, dont la directrice Elisabeth Carniel a participé à la mission de l'OMS. Le foyer d'où a resurgi la peste, toutefois, n'a pas encore été identifié. Actuellement, l'Institut Pasteur travaille sur deux hypothèses. "Il pourrait s'agir d'un foyer naturel provenant des animaux ou du sol, qui peut conserver le bacille de la peste dans certaines conditions, raconte encore le Dr. Guinet. Mais la maladie pourrait aussi avoir été importée à partir de l'activité portuaire d'Oran, étant donné que le village de Kéhaïlia est directement lié au port par des camions". A Kéhaïlia, les habitants n'ont plus peur. Ils ont souvent honte d'avoir été touchés par une maladie si infâmante.
La peste, maladie de la misère |
La peste bubonique, un infection qui a tué plus d'un tiers de la population européenne au XIVe siècle, fait peur. Même si son émergence n'est pas nécessairement liée à l'insalubrité, de mauvaises conditions d'hygiène favorisent sa propagation. Elle se transmet des rats aux humains, par l'intermédiaire des puces qui abandonnent les rongeurs après leur mort et vont chercher leur nourriture sur les humains. Elle se manifeste par une forte fièvre et un gonflement des ganglions lymphatiques dans la région de la piqûre, qui suppurent et deviennent noirâtres. Elle peut évoluer en septicémie, mortelle en moins de 36 heures ou, quand la bactérie atteint les poumons, se transformer en peste pulmonaire, mortelle en trois jours en l'absence de traitement approprié. Forme la plus dangereuse, la peste pulmonaire, très contagieuse, se transmet par voie aérienne d'homme à homme, par l'inhalation des postillons expectorés par les malades. La maladie n'a pas vraiment disparu de la planète, où elle entraîne chaque année en moyenne de 100 à 200 décès. |
Photo : Une fille regarde par la porte de sa maison dans le bidonville de Diar Baraka, au sud-est d'Alger. La pauvreté, liée aux conditions économiques et naturelles comme au contexte politique, touche de nombreux Algériens, entraînant une dégradation des conditions de vie et d'hygiène (Archives AFP).
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