© INTERNELa jeune Helene Bertha Riefenstahl s'est infiltrée dans l'univers de l'art par l'entrée des artistes des music-hall berlinois, dans les Années Folles. D'abord danseuse chez Mary Wigman, c'est une grisette sportive et ambitieuse qui s'initie à l'alpinisme et au cinéma grâce au gourou des films de montagne, Arnold Franck, à la fin des années 20. Elle joue ainsi dans sept bluettes montagnardes entre 1924 et 1932 avec celui qui était devenu son mentor.
Les temps de l'outrance
Les temps, en Allemagne, sont alors à l'outrance. On paye son pain en millions de deutschemarks. Les nazis sont aux portes du pouvoir. Riefenstahl, elle, réalise son premier document filmé, "La Lumière bleue", bout de cinéma muet pétri de fascination pour les cieux glacés et les hauteurs aiguës des Dolomites
(Lire encadré ci-dessous). Ses débuts dans le cinéma, en pleine montée du nazisme, lui vaudront les lauriers des festivals internationaux de l'époque.D'ailleurs, Adolf Hitler lui dit son admiration, lui fait la cour, minaude. Une fois nommé chancelier, le tribun de l'Allemagne aboyeuse la fait travailler. A la fin, elle deviendra son amie. Et rien que ça, a-t-elle assuré. De son propre avis, le Führer était de toutes manières "trop moche" pour avoir les faveurs de son lit. Leni Riefenstahl n'adhéra pas au parti.
Mais enfin, viennent à compter de ce jour le flot des commandes et l'argent du Reich. Ce fut alors successivement le ballet mécanique du premier congrès du parti nazi après son accession au pouvoir ("La Victoire de la foi" en 1933), puis l'hallucinante mise en scène du triomphe de Nuremberg ("Le Triomphe de la volonté" en 1934), un morceau de virtuosité teutonique présentant, sur fond de musique boursouflée, un Hitler descendant du ciel pour embraser une race disciplinée et joviale, tendue dans la pose grandiloquente d'une transe nationale. Et puis vient un petit film dont le titre dit tout : "Jour de liberté-notre Vermacht", en 1935.
L'année de l'apogée
1936 marque l'apogée de son "art", qui lui vaut le douteux honneur d'être rangée parmi les grands artistes nazis au côté d'Albert Speer et Arno Breker. Hitler et la propagandastaffel mettent à sa disposition de considérables moyens pour qu'elle filme les Jeux Olympiques de Berlin. Ce sera "Olympia" ou "Les Dieux du stade" dont tant de chroniqueurs ont vanté les mérites, mais qui se résume à une succession de plan aux prises de vues complexes et prétentieuses, destinée à exalter la beauté et la force viriles, ni mieux ni moins bien que les colosses immaculés qu'Arno Breker a semé dans les chaudrons institutionnels du IIIème Reich.
Certains aiment dès lors à vanter les innovations techniques de Riefenstahl. En 1940, en pleine confiance, elle fait extirper quelques Tziganes d'un camp de concentration pour figurer les Espagnols de son "Bas Pays". Jetée en prison par les Français après guerre, elle y resta quatre ans. Puis elle quitta l'Europe pour aller photographier les corps huilés et colossaux des Noubas du sud Soudan, qui ressemblaient tellement, n'est-ce pas, aux corps épilés des naturistes lanceurs de javelot qu'elle filmait déjà dans les années 30.
Des rangées nazies aux bancs de poissons
Son dernier film, "Impressions sous-marines", sorti en 2002, s'ébahit devant des bandes de poissons chamarés avec toujours la même obsession : faire du Beau. Walter Benjamin l'avait bien compris, qui disait que le nazisme, c'était "l'esthétisation de la politique". Le philosophe anti-nazi s'est effrondré d'épuisement, en 1940, dans la neige des Pyrénées, en tentant de fuir ces beaux garçons en bonne santé qui avaient les faveurs de madame Leni.
Gommer "le juif Béla Balàsz" |
Jürgen Trimborn et Lutz Kinkel, deux jeunes historiens allemands, racontent que Leni Riefenstahl réclama pour "La Lumière bleue" l'aide de l'écrivain hongrois exilé Béla Balàsz, mais qu'elle le fit gommer du générique en 1938 sans qu'il eut été payé. Sans doute était-il gênant pour cette femme immédiatement admirée par Adolf Hitler. Après qu'il eut réclamé son dû depuis son nouvel exil soviétique, la belle "Leni" mandatera le nazi Julius Streicher pour régler la "réclamation" du "juif Béla Balàsz" (sic). Le producteur du film, Harry Sokal, un autre "juif", sera d'ailleurs lui aussi gommé du générique, y compris lors de la sortie de la troisième copie du film, en 1953, qui présente "une légende de la montagne, racontée et mise en images par Leni Riefenstahl". |
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