Qui veut la chute de Khodorkovsky ?

Par Léonard VINCENT, le 03 novembre 2003 à 00h00 , mis à jour le 03 novembre 2003 à 16h52

L'affaire Ioukos, faite d'une arrestation spectaculaire, d'une captation de fortune et d'un limogeage à haut niveau, provoque l'inquiétude en Russie. Derrière un rideau de fumée judiciaire, certains voient les manœuvres d'un clan, les "siloviki".

Photo AFP © INTERNE

L'opération coup de poing lancée en pleine nuit pour arrêter Mikhaïl Khodorkovsky dans son jet privé, sur le tarmac enneigé de Novossibirsk, avait de quoi étonner. Mais la saisie d'autorité par le Parquet de 44% de Ioukos, son gigantesque groupe pétrolier, a achevé de convaincre les Russes qu'il se passe quelque chose de grave. Quelque chose de grave, oui, mais quoi ?

Personne ne croit qu'il s'agit d'une procédure judiciaire ordinaire. "Une mesure ayant un tel impact sur l'économie russe n'a pu être qu'approuvée au plus haut niveau", écrivait vendredi le Times de Londres. Officiellement, la saisie avait pour but de compenser une prétendue évasion fiscale d'un milliard de dollars. Or, cette captation autoritaire n'est pas sans conséquences sur le plan économique et politique, à deux mois des législatives et cinq mois des présidentielles. Alors, pourquoi arrêter Khodorkovsky et "se payer sur la bête", au risque pour Vladimir Poutine de se faire éconduire plutôt que reconduire ?

L'homme de la "famille"

En première analyse, on pourrait croire qu'il s'agit de mater un ambitieux quadragénaire ouvrant son groupe à des capitaux étrangers, subventionnant l'opposition libérale et parlant ouvertement de sa future carrière politique. Sachant que le pétrole et les hydrocarbures constituent la principale ressource du pays, cette attitude peut facilement être jugée dangereuse par le pouvoir central.

Mais le coup d'éclat d'un homme, le jour de la main basse faite sur Ioukos, donne d'autres pistes de réflexions. Alexandre Volochine, le puissant chef de l'administration présidentielle — l'homme de la "famille" Eltsine et des milieux d'affaires, celui qui avait transmis les clés de l'économie russe au jeune président Poutine —, a claqué la porte du Kremlin, sans que l'on sache s'il a été limogé ou s'il a démissionné. Il désapprouvait désormais trop ouvertement la politique présidentielle pour rester en poste. Or, l'homme comptait des ennemis au Kremlin.

Aussitôt s'est profilée l'ombre des faucons du pouvoir, le clan des "siloviki". Trois hommes particulièrement conservateurs émergent de ce petit cercle d'anciens membres des organes de "force". Le procureur général Vladimir Oustinov, d'abord, instigateur de la traque judiciaire contre Ioukos, est un ancien du FSB, comme le président Poutine, avec qui il travaillait à Saint-Petersbourg. Deux directeurs-adjoints de l'administration présidentielle, enfin, Viktor Ivanov et Igor Setchine, sont également de vieux compagnons de route du président. Tous deux sont hostiles non seulement à la "classe" des oligarques, accusés d'être des putschistes, mais surtout à Alexandre Volochine, jugé trop byzantin, et au Premier ministre Mikhaïl Kassianov, jugé trop lâche.

Un "think-tank" très influent

C'est au Conseil national de stratégie que le clan des "siloviki" se retrouve. Ce "think-tank" avait publié en mai dernier un manifeste dans lequel il accusait les oligarques de vouloir privatiser le bien national et réduire la Russie à un régime parlementaire "à la vénitienne" après un "coup d'Etat des tycoons". La solution, à leur yeux : "un renforcement cardinal de l'Etat russe", autrement la "dictature de la loi" voulue par Vladimir Poutine. Et pour le Conseil, "l'idéologue majeur" des oligarques porte un nom : Mikhaïl Khodorkovsky.

Selon une source gouvernementale citée par le site Gazeta.ru, généralement bien informé, l'idée serait désormais de dépouiller Khodorkovsky grâce à un épisode judiciare habilement monté. Puis de fusionner dans un seul ensemble tous les actionnaires de Ioukos et les compagnies pétrolières russes, afin de créer un méga-géant du pétrole sous la férule de Vladimir Bodganov, l'actuel PDG de Surgutneftegaz, le concurrent direct de Ioukos qui, lui, a les faveurs du pouvoir.

Khodorkovski démissionne et passe ses actions

Mikhaïl Khodorkovsky a démissionné de son poste à la tête de Ioukos et "va se consacrer à la poursuite de son travail en qualité de président de l'organisation non gouvernementale Otkrytaïa Rossia (Russie ouverte)", a annoncé lundi un porte-parole du groupe pétrolier. Otkrytaïa Rossia a été créée par les actionnaires de Ioukos et d'autres personnes privées, et finance des projets sociaux, culturels et éducatifs. Entre-temps, on apprenait que le contrôle des actions de Ioukos détenues par Khodorkovsky a été transféré au banquier britannique Jacob Rothschild, 67 ans, dans le cadre d'un accord établi avant l'arrestation de l'oligarque russe, a affirmé dimanche le Sunday Times. Cette mesure devait prendre effet si Khodorkovsky ne pouvait plus "agir en tant que bénéficiaire" de ses actions, selon l'hebdomadaire dominical, qui ne cite pas de source.

Par Léonard VINCENT le 03 novembre 2003 à 00:00
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