© INTERNEBernard Lecomte, spécialiste de l'Europe de l'Est et du Vatican, a été journaliste à La Croix, grand reporter à l'Express et rédacteur en chef du Figaro Magazine. Après quatre années d'enquête minutieuse, il a publié en 2003 chez Gallimard une bibliographie de Jean Paul II.
Dans son enquête, longue de 600 pages, il décortique à la loupe la vie de Karol Wojtyla depuis le jour de sa naissance. "En travaillant sur le passé du pape, ma plus grande surprise a été de constater à quel point l'histoire de l'avant conclave préfigurait l'après conclave", explique l'auteur. Un ouvrage de qualité à conserver sur ses étagères.
(NDLR : interview réalisé en octobre 2003, à l'occasion du 25e anniversaire du pontificat de Jean-Paul II).
tf1.fr : En 25 ans de pontificat, quel rôle aura joué Jean Paul II dans l'histoire de l’Eglise ?
Bernard Lecomte : Jean Paul II est arrivé à une époque où l’Eglise était en crise. Elle n’avait pas encore digéré les conséquences du Concile Vatican II (entre 62 et 65) et de l’évolution des société (mai 68 pour nous). Des conséquences fortes à la fois sur les convictions et sur les pratiques sociales et culturelles. Il a alors eu cette phrase très forte "N’ayez pas peur !". Et il a aussitôt recentré l’Eglise et donné confiance.
"L’homme est la route de l’Eglise et non l’inverse." |
Si en 1978, l’Eglise était tiraillée entre les progressistes et les conservateurs, vingt-cinq ans après, l’Eglise a retrouvé son unité, élagué ses deux extrêmes, condamné les dérives marxisantes de son aile gauche, pour ne garder qu’un seul thème : l’Homme. "L’Homme est la route de l’Eglise et non l’inverse", a-t-il dit. D’où ses préoccupations constantes au sujet des droits de l’homme : Jean Paul-II est un pape politique.
tf1.fr : Cette envergure politique, nouvelle pour un pape, lui a-t-elle permis de jouer un véritable rôle dans l’Histoire, celle avec un grand H ?
B.L. : Jean Paul II est le pape des droits de l’homme. La plus forte illustration en est sa participation à la chute du communisme. Jean Paul II agit par les mots. Dès qu’il a été élu pape, il a expliqué que "le communisme est une parenthèse de l’Histoire" et que "la coupure de l’Europe en deux par un mur est une erreur de l’Histoire". A l’époque, il était le seul à le dire. Et il est polonais, ce qui est capital dans cette affaire. En juin 1979, il s’est rendu derrière le rideau de fer, dans son pays, pour soutenir Solidarnosc. Ce mouvement va mettre le feu aux poudres en Europe de l’Est et entraîner la chute du mur. Jean Paul II s’est toujours battu pour la paix, sans être pacifiste. Ce combat mené lors de tous les conflits de ces 25 dernières années est un vrai combat politique.
"Il a mondialisé l'Eglise"
tf1.fr : Pour mener à bien ce combat, jamais un pape n’aura tant voyagé. Peut-on pour autant affirmer que le pape a su donner une dimension mondiale à l’Eglise ?
B.L. : Le souverain pontife a mondialisé l’Eglise. Il a exercé 10% de son pontificat hors de Rome. Il est allé dans 129 pays, tout en ne cessant jamais de gouverner l’Eglise, qui compte un milliard de fidèles. Le pape n’a pas rempli sa tâche comme un administrateur, mais plutôt comme un pasteur, en se rendant dans chaque pays, dans chaque commune.
"Le communisme est une parenthèse de l’histoire." |
B.L. : Où qu’il se soit rendu, le pape a toujours eu une démarche constructive. Quand il est allé à Cuba rencontrer Fidel Castro, il a dit deux phrases essentielles. " Il faut que Cuba s’ouvre au monde ", soulignant ainsi qu’il n’approuvait pas le régime en vigueur. Et "il faut que le monde s’ouvre à Cuba", dénonçant par là l’embargo américain.
tf1.fr : Malgré ce déploiement d’énergie, les églises n’ont cessé de se vider de leurs fidèles ces dernières années.
B.L. : Les catholiques étaient 780 millions en 1978, ils sont aujourd’hui plus d’un milliard. Bien sûr il faut tenir compte de l’évolution démographique, mais ces chiffres démontrent que l’on ne peut pas parler de désaffection. Il est incontestable que ces dernières années ont été marquées par une déchristianisation accélérée dans les pays les plus riches et notamment en Europe. Mais il faut savoir aussi qu’aujoud’hui 87% des catholiques se trouvent dans l’hémisphère sud.
Tf1.fr : Chute du mur, combat pour la paix dans le monde… Jean Paul II est aussi le pape de la réconciliation judéo-chrétienne.
B.L. : Je pense que l’image qui restera de Jean Paul II est certainement celle-là. Celle où, debout devant le mur des lamentations à Jérusalem, il glisse entre les pierres du temple un papier sur lequel sont inscrites des prières C’est symboliquement très fort. Ici, on ne parle pas d’un conflit qui dure depuis quelques années seulement, mais bien d’une histoire deux fois millénaires.
"L'acte sexuel est formidable"
Tf1.fr : Très moderne par son ouverture au monde, Jean Paul II laissera pourtant une image très conservatrice sur le plan des valeurs morales. Par certaines prises de positions, il s’est aliéné nombre de croyants.
B.L. : C’est exact, notamment concernant la morale sexuelle. Je vous surprendrai pourtant en vous disant que dans un livre de 1960, intitulé "Amour et responsabilité ", Jean Paul II écrit que l’acte sexuel est formidable. Ce livre est un véritable traité d’éducation sexuelle dont le premier chapitre s’intitule "Qu’est-ce que jouir ?" ! En fait, pour comprendre les prises de positions morales, parfois contestées ou contestables du pape, il faut différencier trois choses. Dans l’Eglise, il y a les dogmes, la discipline ou les pratiques, et la tradition.
"Le prochain pape sera forcément un pape du tiers monde." |
Jean Paul II est contre l’avortement et l’euthanasie, même thérapeutique. Mais il faut savoir que jamais aucun pape ne touchera jamais à ce dogme, tout simplement parce que dans les dix commandements, il est inscrit "tu ne tueras point". L’opposition à la contraception ne date pas de Jean Paul II mais de Paul VI, en 1968. Le souverain pontife n’a jamais parlé de préservatif en tant que tel, mais a défendu les principes de fidélité et de chasteté, à une époque où la société subissait une vraie transformation dans ses moeurs.
C’est aux évêques du monde, ensuite, de formuler les applications possibles à ces principes. Si l’on prend les églises de France ou d’Allemagne, elles ont été très claires sur l’usage du préservatif. Enfin, entre les deux, il y a la tradition séculaire de l’Eglise. Il a fait le choix de ne pas toucher au sacerdoce des femmes ni au célibat des prêtres. Maintenant, rien n’empêchera un autre pape de revenir sur ces traditions.
"Mère Teresa, c'est mieux que Michael Jackson"
Tf1.fr : Avec 477 canonisations et 1318 béatifications, Jean Paul II a fait plus de Saints que tous les autres papes réunis. Cette frénésie n’a-t-elle pas affaibli l’essence même de la sainteté ?
B.L. : Cela va également dans le sens de la mondialisation de l’Eglise. La majeure partie des Saints ont été donnés à des Eglises qui n’en avaient pas, comme en Asie, en Afrique, au Mexique ou aux Philippines. Personnellement, je n’aurai pas canonisé Pie IX, mais le pape ne canonise pas pour gagner des élections. Ensuite, dans un monde qui évolue dans ses valeurs sociétales, un monde plus individualiste et en quête de modèles, le pape a fait le choix de donner lui aussi ses valeurs et ses références. Mère Teresa, c’est peut-être pas plus mal que Michael Jackson ! Je pense que ce n’est pas un hasard si, quand il rassemble des jeunes, le pape se retrouve devant des foules dépassant de loin le million d’individus. C’est qu’il est écouté quand il dit aux jeunes de donner un sens à leur vie.
Tf1.fr : Quels seront les défis que devra relever le successeur de Jean Paul II ?
B.L. : Il aura à relever le défi d’une Eglise qui n’est plus celle d’il y a 20 ou 50 ans, d’une Eglise qui n’est plus accrochée à son berceau initialement situé entre Rome, Constantinople et Jérusalem. L’Eglise de demain sera dans le Sud. La "désitaliannisation" de l’Eglise, initialisée par Jean Paul II, va se poursuivre. D’après moi, le prochain pape sera forcément un pape du tiers monde, sud-américain ou africain.
"Jean-Paul II", Bernard Lecomte, Ed. Gallimard, 637 pages, 28 euros
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