"Je n'ai vu mon mari qu'une fois en trois ans"

Par TF1, le 20 novembre 2003 à 00h00 , mis à jour le 24 novembre 2003 à 10h20

Ce jeudi a marqué la 14ème Journée des parrainages de Reporters sans frontières. A cette occasion, Patrick Poivre d'Arvor a présenté dans son journal de 20 heures un reportage sur la liberté de la presse en Chine. tf1.fr publie l'entretien que lui a accordé Zeng Li, la femme de son "filleul", le cyberdissident Huang Qi.

Photo : RSF © INTERNE

Mis au secret des mois durant, parfois obligé de dormir la tête dans les latrines, les dents brisées, défendu grâce à des dons anonymes, Huang Qi croupit toujours au fond d'une prison chinoise. Ce webmaster, aujourd'hui âgé de 40 ans, animait un site — www.6-4tianwang.com — hébergé aux Etats-Unis, où il dressait la liste de gens disparus, en particulier aux mains de la police, détenues en général pour des opinions politiques ou religieuses. Le site rapportait également des informations sur des dissidents, des séparatistes de la province musulmane du Xinjiang, la secte interdite Falungong et sur la répression de la place Tiananmen de juin 1989.

Il a été arrêté en juin 2000 et inculpé de "subversion" en janvier suivant. Son procès avait commencé dans la foulée, dans des conditions obscures, sans que son épouse puisse y assister. Le 9 mai dernier, il a été condamné par un tribunal de la municipalité de Chongqing, dans le centre de la Chine à cinq ans de prison pour "incitation au renversement du pouvoir de l'Etat".

Le journaliste de TF1 Patrick Poivre d'Arvor, accompagné par le responsable du bureau Asie de Reporters sans frontières (RSF), Vincent Brossel, s'est récemment rendu en Chine pour rencontrer sa femme. Il a tourné sur place un reportage sur la liberté de la presse, diffusé jeudi, dans le Journal de 20 heures, à l'occasion de la Journée des parrainages de RSF. tf1.fr vous propose le script intégral de l'entretien que Zeng Li, la femme du cyberdissident, a accordé à Patrick Poivre d'Arvor.

Patrick Poivre d'ArvorDepuis quand votre mari est-il en prison ?

Zeng Li — Il a été arrêté le 3 juin 2000, cela fait plus de trois ans.

Patrick Poivre d'Arvor — Combien de temps doit-il encore rester en prison ?

ZL — Selon le verdict de la cour, il a été condamné à cinq ans de prison, donc il doit y rester jusqu'au 4 juin 2005.

Patrick Poivre d'Arvor Pensez-vous qu'il sera libéré à cette date ?

ZL — Je ne suis pas sûre, car depuis le début toutes les dates et les délais prévus n'ont jamais été respectés. Ils n'ont jamais respecté la procédure légale. Donc je ne peux pas dire s'il sera libéré quand la peine sera achevée.

Patrick Poivre d'Arvor Est-ce que vous avez vu votre mari ?

tf1.fr parraine Huang Qi

Le jeudi 20 novembre 2003 marque la 14ème journée des parrainages organisée par Reporters sans frontières. Les parrains sont invités à soutenir un journaliste emprisonné afin que son cas ne soit pas oublié et que la médiatisation de sa situation le protège de ses geôliers. Dans le cadre de cette campagne, tf1.fr a choisi de soutenir Huang Qi. Nous vous tiendrons donc informés de toute information qui nous parviendrait sur la situation de ce jeune homme, iniquement emprisonné en Chine pour avoir fait valoir la liberté d'expression qui devrait prévaloir sur l'Internet.

ZL — Je ne l'ai vu qu'une fois. Ce jour-là, je suis allée à la prison avec huit membres de notre famille. Au parloir, nous avons vu Huang Qi pendant 30 minutes. Nous avons parlé à travers un combiné téléphonique, alors que les autres prisonniers pouvaient parler en face à face et partager un repas avec leurs proches. Nous n'étions pas autorisés à cela. En plus, derrière Huang Qi, il y avait un gardien. Il y en avait un autre derrière nous. Avant notre rencontre, un gardien de la prison nous a dit que Huang Qi continuait à écrire pour demander un nouveau procès en appel. Le gardien nous a demandé d'essayer de le convaincre d'arrêter d'écrire. Quand nous lui avons parlé, nous lui avons demandé de cesser d'écrire ces documents. Nous l'avons fait, car il y avait des gardes et notre conversation était enregistrée. Nous lui avons dit cela, car nous étions inquiets de ne plus pouvoir le voir.

Patrick Poivre d'Arvor Quels conseils votre mari vous a-t-il donné ?

ZL — Lors de cette rencontre, mon mari a regretté que mon fils et moi soyons toujours en Chine. Il veut que nous trouvions un pays plus sûr. Bien qu'il ne reste plus qu'une année de prison, il a peur de ne pas être libéré à la fin de sa peine. Il veut que nous partions.

Patrick Poivre d'Arvor Est-ce que vous voulez quitter la Chine ?

ZL — Si c'est possible. Je veux trouver un endroit plus sûr pour mon fils, pour qu'il puisse recevoir une éducation plus ouverte et civilisée.

Patrick Poivre d'Arvor Qu'est ce que vous voulez que votre fils fasse quand il sera grand ?

ZL — J'espère qu'il travaillera dans un domaine scientifique. Je souhaite qu'il puisse vivre heureux dans son pays.

Patrick Poivre d'Arvor Pensez-vous que la Chine deviendra un pays plus libre ?

ZL — J'espère que la Chine va s'améliorer.

Patrick Poivre d'Arvor C'est dangereux pour vous de nous parler ?

ZL — Tout ce que je dis est vrai. Je suis simplement en train de vous dire ce qu'un Chinois peut dire. Je n'ai pas peur, bien que je ne sache pas ce qui va se passer après cet entretien. Je pense que je dois exprimer mes opinions personnelles.

Patrick Poivre d'Arvor Face à la caméra, qu'est-ce que vous voulez dire aux autorités chinoises au sujet de votre mari ?

ZL — Je veux dire que la politique du gouvernement central est peut-être correcte, mais s'agissant du niveau local, de notre ville, les officiels ont des visions erronées. J'espère que le gouvernement va porter plus d'attention aux actions des fonctionnaires, surtout en ce qui concerne le respect des lois. Il ne faut pas juger les gens avec un point de vue partial.

Patrick Poivre d'Arvor Pensez-vous que votre mari a fait quelque chose de mauvais ? A-t-il seulement critiqué la corruption ?

ZL — Je suis sûr que mon mari n'est pas coupable. Peut-être qu'il a critiqué certaines personnes, mais cela ne veut pas dire qu'il est coupable. Maintenant, en Chine, on parle de démocratie et de l'état de droit. Si nous sommes reconnus coupables seulement pour avoir exprimé nos points de vue, c'est impossible.


Patrick Poivre d'Arvor Quel âge a votre fils ?

ZL — Mon fils a 12 ans. Il est en sixième.

Patrick Poivre d'Arvor A son école, est-ce que ses copains savent que son papa est en prison ?

ZL — Maintenant, mon fils est dans une école privée. Il y a deux ans, j'ai eu des problèmes pour l'élever. J'ai souhaité le placer dans une famille pour qu'il profite de conditions meilleures pour grandir. Je ne voulais pas que ces problèmes l'affectent. Mais avec le soutien économique et spirituel de ma famille, j'ai réussi à garder mon fils et le placer dans une école privée. Quand Huang Qi a été arrêté, la police m'a dit que si nous refusions de coopérer avec eux, mon fils et moi ne pourrions pas rester dans notre ville de Chengdu. Notre fils ne pourrait plus aller à l'école publique.

Patrick Poivre d'Arvor Est-ce que les responsables de l'école connaissent vos problèmes ?

ZL — Nous essayons de cacher la situation de son père pour éviter que la vie de notre enfant soit affectée. Nous ne voulons pas qu'il perde la possibilité d'aller à l'école.

Patrick Poivre d'Arvor Est-ce que vous êtes en danger ? Est-ce que vos communications sont contrôlées ?

ZL — Je n'ai plus de vie privée. J'ai le sentiment d'être toujours sous surveillance.

Patrick Poivre d'Arvor Est-ce que vous voulez que nous allions à la prison où est détenu votre mari ? Ce serait utile ?

ZL — Je ne pense pas que ce soit un problème si vous vous présentez à la porte de la prison. Tout le monde peut aller où il veut. Oui, je pense que cela attirera leur attention sur leur situation. Mais je ne sais pas si votre visite pourrait avoir des répercutions négatives sur lui.

Patrick Poivre d'Arvor Est-ce qu'il a été torturé ?

ZL — Oui, il a été battu. Il a une longue cicatrice sur le front, une dent en moins. Des anciens co-détenus m'ont expliqué qu'il a été torturé, battu et sanctionné sévèrement. Une fois, il est tombé dans le coma pendant quelques jours après avoir été battu. Des co-détenus et lui-même m'ont expliqué qu'il a été frappé aux parties génitales et qu'il a perdu beaucoup de sang. Depuis, il a de terribles migraines et il souffre beaucoup.

Patrick Poivre d'Arvor D'autres prisonniers sont torturés ?

ZL — Par rapport aux autres, les tortures sur Huang Qi sont plus sévères. Il refuse d'arrêter d'écrire, donc les gardiens le frappent plus régulièrement. Je pense qu'il y a des ordres de la hiérarchie. Je me rappelle du jour où nous sommes allés au tribunal, car nous avions entendu dire que Huang Qi allait être jugé. J'y suis allé avec mon appareil de photo en espérant pouvoir prendre des photos de lui secrètement. J'ai pris quelques clichés, mais les gardiens m'ont vu. Ils sont devenus très nerveux, car ils n'aiment pas voir les journalistes dans les tribunaux. Ils m'ont arraché l'appareil et ils l'ont confisqué. Ils m'ont expliqué que c'était les ordres.


Patrick Poivre d'Arvor — Qu'est-ce que votre mari continue à écrire en prison ?

ZL — Il écrit sur la corruption des fonctionnaires, sur ses tortures en prison, sur ses espoirs de plus de démocratie en Chine et sur le droit des citoyens à s'exprimer librement.

Patrick Poivre d'Arvor Est-ce qu'il a réussi à faire sortir des lettres ?

ZL — Pour une partie de ses textes, il a demandé aux gardiens de les envoyer, ce qui est autorisé par la loi. Mais certains ont refusé et il y a même eu des tensions entre eux sur cette question. Les plus durs lui ont demandé d'arrêter d'écrire et l'ont frappé. Mais grâce à ses amis dans son ancienne prison, j'ai pu récupérer certains de ses textes. Je ne reçois pas tout, car certains articles ont dû être confisqués.

Patrick Poivre d'Arvor Est-ce que vous pouvez nous montrer ?

ZL — Ce sont des lettres de lui, mais également ses commentaires sur des livres qu'il a lu.

Patrick Poivre d'Arvor Ces textes, il les a écrits en prison ?

ZL — Ces documents contiennent sa vision des choses et ses opinions.

Patrick Poivre d'Arvor Est-ce qu'il peut lire en prison ?

ZL — Avant, il lisait beaucoup de livres. Il aime lire. En prison, il a eu accès à des livres de droit et c'est pour cela qu'il écrit des articles sur ces questions.

Patrick Poivre d'Arvor Et cela, qu'est-ce que c'est ?

ZL — Ce sont des articles qu'il a écrits avant son arrestation. Je les garde. J'ai également écrit des lettres et des textes pour le défendre juridiquement.

Patrick Poivre d'ArvorEst-ce que vous avez reçu des lettres de lui ?

ZL — Je n'ai jamais reçu les lettres qu'il a écrites sous son vrai nom. De la même manière, il n'a jamais reçu mes lettres. En revanche, il a fait sortir des lettres sous un faux nom et elles sont arrivées.

Patrick Poivre d'Arvor Et celle-ci, elle est écrite par votre fils ?

ZL — C'est une lettre écrite par mon fils à son père à l'occasion de Noël, l'année de son arrestation. Mais nous n'avons pas réussi à lui envoyer, donc nous l'avons gardé.

Patrick Poivre d'Arvor Est-ce qu'il peut nous la lire ?

WEIXUAN [le fils de Huang Qi] — "Cher papa. La nouvelle année va commencer. Je te souhaite une bonne année. A l'occasion de Noël, je veux t'annoncer des bonnes nouvelles. Mon bulletin scolaire est l'un des meilleurs de ma classe. Mêmes les garçons plus âgés n'ont pas d'aussi bonnes notes. En mathématiques, au premier trimestre du CM1, j'ai été le meilleur et j'ai décidé de travailler encore plus dur. Au second semestre de CM2, j'ai eu 99 points sur 100 à mon examen, et l'année suivante 100 points. Je suis toujours le meilleur de ma classe. Pour les langues, je suis second. Maman et les grands parents sont très contents de ces résultats. Bien que mes résultats en anglais ne sont pas encore très bons. Je vais travailler cette matière et avoir de bons résultats. Je te souhaite des joyeuses fêtes et une bonne santé."

ZL — Il l'a écrit le premier Noël après son arrestation, mais nous l'avons gardé car nous ne savions même pas comment lui envoyer. Les autres documents sont des convocations de la police et des documents de la justice.

Patrick Poivre d'Arvor Qu'est ce que votre fils veut dire à votre mari s'il pouvait le voir à travers l'écran ?

WEIXUAN — Je veux dire : "Papa, j'espère que tu vas sortir bientôt car je ne t'ai pas vu depuis longtemps. J'espère que nous aurons bientôt des réunions de famille. Je lui souhaite une bonne santé et des meilleures conditions de détention."

Patrick Poivre d'Arvor Est-ce que tu penses que ton père est courageux ?

WEIXUAN — Je pense que ce qu'il a fait est bien et je ne sais pas pourquoi ils l'ont arrêté.

Patrick Poivre d'Arvor Merci beaucoup.

Propos recueillis par Patrick POIVRE D'ARVOR
Traduction : Reporters sans frontières

Par TF1 le 20 novembre 2003 à 00:00
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