Cet étrange monsieur Tannenbaum

Par Léonard VINCENT, le 20 février 2004 à 00h00 , mis à jour le 20 février 2004 à 13h58

Depuis qu'il a été libéré par le Hezbollah, l'homme d'affaires israélien Elhanan Tannenbaum est inlassablement questionné par les services de sécurité israéliens. Il est tout bonnement soupçonné d'être l'un des plus importants espions de l'histoire d'Israël.

Photo AFP © INTERNE

Ce que l'on sait de la vie d'Elhanan Tannenbaum tourmente les autorités israéliennes. Libéré par le Hezbollah le 29 janvier dans le cadre d'un accord d'échange de prisonniers conclu avec Israël, il s'est présenté devant ses concitoyens comme un homme brisé, mais soulagé, emporté par une sinistre épopée qui le dépasse. Or, dès avant sa libération, les soupçons des autorités planaient ouvertement sur son nom. Dès son retour, la police et le Shin Beth, les services de sécurité intérieure, l'ont pris sous leur coupe et l'ont interrogé.

Fait extrêmement rare, le sous-comité parlementaire supervisant les services de renseignement a fini par publier un communiqué alarmiste mercredi, affirmant que l'affaire Tannenbaum est "la plus grave et la plus inquiétante de l'histoire d'Israël". Du coup, en attendant un éventuel épisode judiciaire, l'affaire fait la Une des journaux, tandis que son principal protagoniste est maintenu en résidence surveillée. Pour le chef du Shin Beth, entendu par la Knesset, Tannenbaum, que sa famille décrit comme un "héros" martyrisé, serait en réalité un menteur. Et peut-être même un traître, crime ultime dans un pays qui se considère comme perpétuellement menacé.

Kidnapping ou mise en scène ?

Tannenbaum aurait échoué à un test de détecteur de mensonges et fourni une version décousue de son aventure. Le Shin Beth refuse d'accréditer l'histoire selon laquelle un homme d'affaires criblé de dettes serait allé, comme il le prétend, chercher à Beyrouth des informations sur l'aviateur disparu Ron Arad et qu'il y aurait été kidnappé par le Hezbollah. Le soupçon est officiellement formulé : Tannenbaum aurait pu se rendre volontairement à Beyrouth et aurait "mis en scène" son propre kidnapping.

C'est un flambeur couvert de dettes qui aurait été attiré d'abord à Bruxelles, ensuite à Dubaï, par une cellule du Hezbollah libanais infiltrée en Israël, le 3 octobre 2000. Arrivé dans l'émirat sous un prétexte commercial, Tannenbaum aurait été interrogé par les Gardiens de la révolution iraniens, le bras armé des mollahs, tuteur de la milice chiite libanaise. Les services secrets de Téhéran auraient été particulièrement intéressés par ce consultant d'une société d'armement de haute-technologie, en contrat avec le ministère de la Défense.

Flambeur et endetté

Car l'étrange monsieur Tannenbaum représenterait pour l'Iran et la Syrie, les deux mentors du Hezbollah et les plus acharnés des ennemis d'Israël, une source d'informations sensibles du plus haut intérêt. Amateur de jeu, de belles voitures et de restaurants de luxe, mari adultère et businessman ruiné, l'homme avait un passé militaire prestigieux. En 25 ans de réserve, il était passé du grade de lieutenant à celui de lieutenant-colonel. Reconverti dans l'import-export, il avait entretenu des liens commerciaux avec le Liban, où il vendait des produits pharmaceutiques. Parallèlement, il aurait, dans les années 90, tissé des liens avec les "milieux" israélien et palestinien, mais également avec Kaïs Obeid, le conseiller pour les affaires israéliennes du chef du Hezbollah, Cheikh Nasrallah. Les services de renseignement israéliens l'auraient d'ailleurs prévenu contre ces liaisons sulfureuses.

Transféré au Liban sous la protection — ou la surveillance, selon les versions — des miliciens chiites de Beyrouth, il n'a été libéré qu'à la faveur d'un laborieux accord israélo-hezbollahi d'échange de prisonniers conclu par l'intermédiaire des services secrets allemands. Depuis plusieurs mois, le bureau du Premier ministre avait montré de l'empressement à le faire revenir en Israël, allant jusqu'à craindre publiquement pour sa santé fragile. Or, même si ses cheveux ont un peu blanchi, c'est un Tannenbaum en bonne santé qui est revenu au pays. L'objectif d'Ariel Sharon aurait surtout été de savoir ce que l'homme avait bien pu dire à ses pseudo-ravisseurs et ce que lui-même avait désormais à dire sur eux. "Il aimait l'argent plus que quiconque, a raconté son ancienne maîtresse. Dieu sait ce qu'il a été capable de faire."

Photo : Elhanan Tannebaum escorté par des policiers, à son arrivée
au tribunal de Petah Tikva, le 17 février (Tal COHEN - AFP)

Par Léonard VINCENT le 20 février 2004 à 00:00
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