Ouganda : l'Armée de résistance des saigneurs

Par Léonard VINCENT, le 27 février 2004 à 00h00 , mis à jour le 27 février 2004 à 09h56

La "Lord's Resistance Army" a massacré récemment plus de 200 personnes dans un camp de déplacés. Active depuis plus de dix ans, cette milice messianique est dirigée par John Kony, le neveu d'une prophétesse armée en "guerre sainte" contre le pouvoir.

Photo DR © INTERNE

Ce sont des enfants qui les ont découverts. Les survivants racontent qu'aux alentours de 17 heures samedi dernier, un groupe de gamins, ayant désobéi aux responsables du camp de déplacés de Barlonyo, sont partis chercher du miel dans la forêt. A une centaine de mètres des dernières huttes, ils sont tombés sur eux. Eux, ce sont les hommes de John Kony, gourou de la "Lord's Resistance Army" (LRA), une guérilla messianique oubliée du nord de l'Ouganda. En trois heures et demie, ils ont tué 250 personnes, indistinctement.  Et pour rien, ou presque.

Des huiles pour protéger des balles

La LRA est l'enfant naturel du "Holy Spirit Movement" (HSM), une milice de va-nu-pieds née à la fin des années 80, après que l'actuel président Yoweri Museveni eut pris le pouvoir à Kampala. Son fondateur et guide spirituel était une jeune fille d'ethnie acholie, Alice Auma, qui, pétrie d'animisme vaudou et de christianisme apocalyptique, se disait habitée par un esprit-messager, Lakwena. L'obsession de cette jeune fille du nord musulman et animiste était du lutter contre le "Mal". Et le "Mal", c'était à ses yeux les soldats de la National Resistance Army (NRA) du nouveau président, originaires des monarchies du sud bantou, christianisé jadis par le colon britannique.

Recrutant dans les masses "nordistes" terrifiées par la prise de pouvoir des "sudistes", ou parmi les déserteurs de l'armée des présidents Idi Amin Dada et Milton Obote, Alice Lakwena enduisait ses soldats d'onguents censés les protéger des balles ennemies. Lorsqu'ils montaient au front, ces "fous de Dieu" tiraient souvent au hasard, persuadés que la divinité Lakwena guiderait tout seul les projectiles vers leurs ennemis. Un an durant, la prophétesse entraîna ses disciples du "Holy Spirit Mobil Force" (HSMF) dans une longue marche vers la capitale. Mais en octobre 87, à une cinquantaine de kilomètres de Kampala, l'armée régulière les réduisit à neant.

Armés par le Soudan islamiste

John Kony est le neveu d'Alice Auma, qui vit aujourd'hui en résidence surveillée au Kenya. Moins illuminé mais plus énigmatique, l'homme se pose lui aussi en défenseur des "nordistes" contre les "sudistes". Mais, au début des années 90, ce jeune homme aux longues dreadlocks et aux mœurs brutales a surtout fondé la LRA sur les ressentiments et les craintes des Acholis, épuisés par la misère générale et les exactions d'une armée perpétuellement en chasse de "rebelles".

Jusqu'en 1994, les 500 guérilleros de Kony, abrités et armés par le régime islamiste du Soudan voisin, vivent de rapines dans quelques districts du nord. Mais, à la faveur des luttes stratégiques entre l'Ouganda et le Soudan, la LRA recrute, obtient du matériel, s'allie avec les "nostalgiques" d'Amin Dada et gagne en crédibilité. L'état-major ougandais prend la mesure du danger et mène depuis une guerre de positions contre les bandes fanatiques de John Kony, qui luttent pour l'établissement d'un régime fondé sur les Dix Commandements. D'incursions en déroutes, en 2002, la reprise du dialogue entre Khartoum et Kampala les obligent à retourner dans la forêt ougandaise, où l'armée a parqué les populations terrifiées dans des camps surveillés par des milices.

Khmers rouges africains

Razzias, kidnappings d'enfants, mutilations, camps de concentration, meurtres de masse : telles sont désormais les habitudes de la LRA, désormais muée en une sorte de mini-mouvement Khmer rouge de la jungle africaine. John Kony fait respecter sa loi en forçant ses enfants-soldats à tuer des membres de leur propre famille et en prêchant son délire mystico-politique à des poignées de lieutenants encadrés par leurs esclaves sexuels. Et lorsque, pour la énième fois, ils assassinent des centaines de civils, plus grand monde ne prête attention.

Photo : L'une des rares photographies de John Kony (DR)

Par Léonard VINCENT le 27 février 2004 à 00:00
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