Brésil : psychodrame autour d'un article sur Lula

Par Léonard VINCENT, le 12 mai 2004 à 16h31 , mis à jour le 12 mai 2004 à 17h25

Un article du New York Times sur le supposé penchant dramatique du président Lula pour la boisson a provoqué un scandale au Brésil. Radical, le gouvernement de Brasilia a annulé le visa du journaliste américain responsable de ce qu'il considère comme une "calomnie".

Photo : Vanderlei ALMEIDA (AFP) © INTERNE

L'article du New York Times avait de quoi stupéfier les Brésiliens. Dans son édition dominicale, le prestigieux quotidien des libéraux de la Côte Est publiait un long article de cinq feuillets sous le titre : "L'habitude de boire du président brésilien devient une préoccupation nationale". Pourtant, c'est bien l'article en question qui est devenu une préoccupation nationale : il a provoqué en deux jours un tollé général au Brésil, du palais présidentiel aux rédactions des mégapoles du sud, et jusque dans les rangs de l'opposition.

Dans son texte, le chef du bureau du NYT à Rio de Janeiro, Larry Rohter, faisait état de l'amour affiché de Lula pour "un verre de bière, un trait de whisky ou, encore mieux, une gorgée de cachaça". Un goût plus que prononcé qui, affirmait-il, inquièterait "certains de ses concitoyens", alimenterait les conversations des "responsables politiques et des journalistes" et aurait fini par altérer l'aptitude de Lula à gouverner le pays.

Barbecues à la Une

"Je lis avec perplexité et indignation votre article du 9 mai", a aussitôt écrit l'ambassadeur du Brésil à Washington au quotidien new-yorkais, qui a publié sa lettre dans son courrier des lecteurs. Le diplomate jugeait "surprenant et lamentable que le Times ait accordé du crédit à une histoire tellement insultante et totalement sans fondement". Pour sa part, le gouvernement brésilien a estimé que l'article relevait de "la pire espèce de journalisme" et qu'il assemblait des informations "tirées de sources obscures et sans aucune crédibilité".

Outre que l'article de Larry Rohter est empreint d'une critique politique discutable, il faut dire qu'il est également articulé sur des supputations et des sous-entendus parfois décalés. Le seul interlocuteur nommément cité est un ancien co-listier de Lula, devenu depuis leur brouille un de ses plus farouches opposants. Pour le reste, les poses vertueuses alignées par le New York Times ont de quoi irriter les Brésiliens, dont l'univers politique à la fois agité et débonaire est à mille lieues du moralisme un rien puritain des Etats-Unis. De plus, l'inoxydable popularité de l'homme Lula est fondée en grande partie sur ce que l'on pourrait prendre ailleurs pour des faiblesses. Et il n'est pas rare que les barbecues et les parties de football du dimanche de l'ancien syndicaliste et de ses ministres s'affichent à la Une des quotidiens les plus sérieux.

Rumeurs et ragots

Du coup, toute la journée de lundi, des colonnes des quotidiens aux émissions de télévision, l'ensemble de la classe politique brésilienne est venue laver l'honneur du président. Le chef du groupe parlementaire du parti de l'ancien président Cardoso, battu à plates coutures il y a un an et demi par Lula, a assuré le chef de l'Etat qu'il n'y aurait pas de sa part "la moindre tendance à la bassesse, la grossièreté et l'attaque personnelle". Le célèbre chroniqueur politique du Globo, Mervel Pereira, s'est même adressé directement à son confrère américain : "C'est la plus pure vérité et il y a longtemps que circulent des rumeurs, surtout à Brasilia, sur le fait que le président exagère sur la boisson". Mais justement, Pereira reproche à son confrère de ne se baser "que sur des rumeurs ou des ragots politiques".

Le président Lula, quant à lui, a été à la fois ironique et lapidaire. "L'auteur de cet article ne me connaît pas et je ne le connais pas, a-t-il confié aux journalistes qui l'accompagnent actuellement en Chine. (…) Cela n'appelle pas de réponse, cela appelle une action." Et de fait, le ministère de la Justice a purement et simplement annulé le visa temporaire de Larry Rohter, l'invitant à quitter le territoire national. "Si le Brésil a l'intention d'expulser un journaliste pour avoir écrit un article qui a offensé le président, a répliqué le directeur du quotidien, cela poserait de sérieuses questions sur l'engagement pris par le Brésil en faveur de la liberté d'expression et d'une presse libre".

Par Léonard VINCENT le 12 mai 2004 à 16:31
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