En Haïti, une police à reconstruire

Par , le 05 mai 2004 à 07h00 , mis à jour le 30 juillet 2005 à 15h37

REPORTAGE. Deux mois après le départ d'Aristide, la force multinationale intérimaire est parvenue à rétablir un calme relatif. Elle doit désormais aider la police nationale à se restructurer et à s'imposer dans une île où l'insécurité reste forte.

haïti police désarmement chimères mars AFP © INTERNE

Quartier Cité-Soleil de Port-au-Prince. Après des années d’absence, la police haïtienne commence doucement à réinvestir les lieux. Du moins en théorie. Cette fin d’après-midi d'avril, une patrouille française de la force multinationale intérimaire fait halte dans un des commissariats pour faire le point sur les événements des dernières 24 heures. A l’intérieur, une table, pas de chaise, pas de téléphone et surtout… pas de policier. La patrouille repart vers un deuxième commissariat. Là, un policier reçoit les militaires étrangers. Dans le noir, faute d’électricité. "Vos collègues sont en patrouille ?" l’interroge-t-on. Réponse embarrassée : "Je ne crois pas, on n’a aucun véhicule".

Rappel 

  • 29 février : démission du président Jean-Bertrand Aristide
  • 1er mars : arrivée des premiers militaires français
  • 15 mars : prise de commandement de la Force multinationale intérimaire par le général américain Coleman (FMIH). Composition : 2000 Américains, 1000 Français, 500 Canadiens et 320 Chiliens
  • 1er juin : la FMIH sera remplacée par une force onusienne de plus de 6000 hommes

"Lors du soulèvement, les administrations ont été pillées, ce qui explique les gros problèmes d’équipements, commente le lieutenant Alexandre Defaïsse, un gendarme français. Par ailleurs, certains policiers, font des horaires 'aménagés'. Par conséquent, on a très souvent du mal à les trouver. La motivation n’est pas toujours présente, c’est l’évidence."

En attendant la mise sur pied d'une nouvelle force de police, c’est la force multinationale intérimaire, arrivée début mars, qui gère la sécurité sur l'ile. Si le calme est revenu, la situation reste volatile. "Jour et nuit, nous faisons des patrouilles mixtes avec la police nationale, explique le lieutenant Defaisse. Nous ne faisons pas leur travail. Nous assurons juste leur sécurité lorsqu’ils interviennent, car ils ont peur, notamment la nuit".

Faire le tri

Depuis 1995, Haïti n’a plus d’armée. Et depuis le soulèvement de la fin février, qui a conduit au départ de l’ancien président Jean-Bertrand Aristide, le pays ne compte plus que 2 500 policiers… pour 8 millions d’habitants. Problème : "Cette police est insuffisante et très hétérogène, explique le général Henri Clément-Bollée, commandant des forces armées aux Antilles et désigné pour commander le volet français de l’intervention en Haïti. Elle est composée d’ex-policiers d’Aristide, de gens qui ont un uniforme mais aucune formation, d’autres ont été nommés par Aristide parmi les 'Chimères', ses milices, juste avant son départ. Et puis vous avez des gangs qui font des checkpoints sauvages, du racket…". Un tri s’impose donc. Les autorités haïtiennes l’ont commencé, appuyées par les Français. Tous les jours paraissent des décrets signalant des exclusions.

En lançant en parallèle une vaste campagne de recrutement chez les jeunes Haïtiens, la police nationale espère faire passer d’ici deux ans ses effectifs à 5 000 ou 6 000 hommes. Sur les 50 000 candidatures qu'elles devraient réceptionner ces jours-ci, les autorités en sélectionneront dans un premier temps 400. Leur formation devrait commencer en juin.

Des chômeurs et des patriotes

Depuis le début de l'appel aux candidatures, chaque jour, dès six heures du matin, la queue s'étire sur des centaines de mètres le long de la route qui conduit à l'Académie de police de Port-au-Prince. Ce matin, 6 000 à 7 000 personnes attendent en file indienne. Blémur, 28 ans, ouvre le cortège. Pour être le premier, il est arrivé la veille, à 18 heures : "Etre recruté dans la nouvelle police serait une très grande opportunité pour moi, je serais très fier de servir mon pays". Quelques mètres plus loin, coincée entre deux grands gaillards, Myriam, 17 ans, patiente elle aussi. "Je veux montrer qu’une femme sait faire autre chose que la cuisine. Je pense que je vais réussir parce que je prie beaucoup pour ça", confie-t-elle à mi-voix.

Malgré la chaleur, l’attente se fait dans le calme. La semaine précédente, faute d’encadrement, un mouvement de foule a fait un mort et 30 blessés par étouffement, entraînant la suspension du recrutement. Depuis, les autorités haïtiennes ont demandé aux militaires français présents dans le cadre de la force multinationale intérimaire de s’occuper de la canalisation. "L’élan de la population haïtienne est double, explique le lieutenant Soublet, chef d’état-major de la gendarmerie en Martinique dépêché en Haïti. Le taux de chômage est supérieur à 70%, alors même s’ils ne répondent pas aux critères, les Haïtiens se présentent pour avoir un travail. Et puis il y en a certains qui souhaitent faire quelque chose pour leur pays. Ils représentent peut-être une moindre part, mais ils existent".

Désarmer

Mais l'instauration d'une paix durable en Haïti passe aussi par le désarmement des rebelles. Car déposer les armes ne veut pas dire les rendre. On estime à plusieurs millions le nombre d'armes en circulation en Haïti. "Les opérations de désarmements ont commencé, mais de manière très limitée, explique le général Clément-Bollée. Cette opération est une opération de très longue haleine. Aristide a surarmé les 'Chimères' et, qu’on le veuille ou non, les gens conserveront des armes de poing pour assurer leur propre protection. Ce qu’il faut obtenir, c’est que les armes cessent de circuler en ville et dans les campagnes. Il faudra pour cela que la force de stabilisation prenne le relais, car tout ne sera pas fini d’ici un mois, date de notre départ".

Photo : Cité-Soleil, le 17 mars, des anciens partisans d'Aristide rendent leurs armes à la police (AFP)

Par Alexandra Guillet le 05 mai 2004 à 07:00
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