Irak : "Le puissant doit être irréprochable"

Par , le 18 mai 2004 à 07h00 , mis à jour le 18 mai 2004 à 16h33

Comment sortir de la spirale de la violence en Irak ? Avec qui pourrait s’allier la coalition sur place ? Quel impact du scandale des sévices sur les prisonniers irakiens ? Barthélémy Courmont, chercheur à l’Institut des relations internationales et stratégiques, répond à tf1.fr.

barthélémy courmont © INTERNE

tf1.fr : Selon vous, quelles erreurs majeures les Américains ont-ils commises pour se retrouver devant un tel déferlement de violence ?

Barthélémy COURMONT : Tout d'abord, les Etats-Unis sont entrés dans ce pays sans véritable projet sur le long terme ou alors avec des projets a priori irréalisables. On le voit concrètement avec l’échéance du 30 juin, pour la constitution d’un gouvernement irakien, qui semble complètement hors de propos aujourd’hui. Comment voulez-vous sécuriser un Etat si vous n’avez pas de projet sur le long terme ? L’autre problème, plus grave encore, est qu’en considérant Saddam Hussein comme l’adversaire numéro un, les forces coalisées ont privilégié tous les adversaires de l’ex-dictateur, comme le chef radical chiite Moqtada Sadr ou quelques groupes sunnites qui n’avaient aucun lien avec le parti Baas. Mais on les a sollicités sans donner la moindre garantie sur ce qu’ils pourraient éventuellement récolter après la fin des hostilités. Donc, on a progressivement transformé ces alliés potentiels en adversaires.

Aujourd’hui, on peut se demander si on n’arrive pas à la situation où les seules personnes susceptibles de s’associer à la coalition pour essayer de rétablir l’ordre en Irak ne sont pas les anciens hommes de mains de Saddam. Ce qui serait un échec monstrueux. Des tests ont déjà eu lieu à Falloujah avec la nomination de deux anciens caporaux de la garde républicaine de Saddam. Et cela marche puisque, en deux semaines, les résultats ont été concluants. Cela ne manquera pas de donner des idées à Paul Bremer et aux autorités américaines s’ils veulent se désengager, notamment après la mort du président irakien Abdel Zahra Osmane Mohammad.

tf1.fr : Ce serait une manière de sous-traiter la guerre…

B.C. : C’est une tendance qu’on a vu se multiplier depuis la Seconde guerre mondiale. On ne fait plus la guerre directement, mais on essaie de se reposer sur un partenaire local. Les Américains se sont ainsi appuyés, au Vietnam notamment, sur les forces du Vietnam Sud. Plus récemment, au Kosovo, c’était avec l’UCK, en Afghanistan avec l’Alliance du nord. Le problème de l’Irak est qu’il n’y avait pas de partenaires sur qui se reposer. On peut se demander au bout d’un an, si la coalition n’a pas tendance à essayer de trouver ce chaînon manquant sur place. Et on va le trouver avec les anciens cadres du régime irakien. Cela pose des problèmes conséquents concernant le procès de l’ancien régime. Il va être difficile de porter un jugement de valeur sur celui-ci, si ses anciens membres restent au pouvoir. Comme par hasard, le procès de Saddam Hussein a été retardé. Il aura lieu au mieux en 2005. Et on dit qu’il sera remis aux autorités irakiennes…

Si le changement de régime de Saddam Hussein ne signifie au bout du compte que la disparition du "jeu de cartes", soient 52 personnes, la justification de la guerre est encore moins vendable. Mais les Américains ont-ils une autre solution ?

tf1.fr : Selon vous, quel sera à terme l'impact de l’affaire des sévices infligés aux prisonniers irakiens ?

B.C. : Donald Rumsfeld et George W. Bush ont fait leur mea culpa. Mais quand on est une démocratie digne de ce nom et que l’on met au point des règles, on doit les respecter. Et plus on est puissant, plus on doit être irréprochable. Il faut toujours pouvoir justifier ses actes.

A l’inverse, les faibles peuvent tout se permettre. Et d’ailleurs, ils vont très loin dans ce domaine parce qu’ils savent que la coalition a des limites. Pour faire en sorte que cette dernière quitte l’Irak, ils accroissent le bourbier. L’exécution récente de ce jeune Américain est exemplaire : on lui fait porter un costume ressemblant à celui des prisonniers de Guantanamo et on justifie l’acte en disant que c’est une réponse aux sévices qu’on subi les prisonniers irakiens. C’est une manière de dire aux Américains : on ne va pas vous exécuter pour ce que vous êtes, mais pour ce que vous avez fait. C’est un message très fort qui s’adresse à l’opinion publique américaine.

Barthélémy Courmont (photo d'ouverture), chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques, est l'auteur de Terrorisme et contre-terrorisme : l’incompréhension fatale, Paris, Cherche-midi, 2003.

Par Alexandra Guillet le 18 mai 2004 à 07:00
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