"Le Français s’est inventé un Belge qui n’existe pas"

Par Propos recueillis par David STRAUS, le 21 juillet 2004 à 07h00 , mis à jour le 20 juillet 2004 à 10h27

A l’occasion de la fête nationale belge, ce 21 juillet, Thomas Beaufils, auteur d’un livre sur les idées reçues à propos des Belges, évoque la façon dont les Français perçoivent la Belgique et ses habitants.

Palais Royal Bruxelles Belgique (TIB/DR) © INTERNE
tf1.fr : Ce 21 juillet a lieu la fête nationale en Belgique. Mais, après la poussée phénoménale du nationalisme flamand aux dernières élections régionales, existe-t-il toujours une nation belge ?
Thomas Beaufils (*): Vu de l’extérieur, pour les Français, le Belge est un et immuable, il possède une identité forte bien que souvent stéréotypée. Les Français ne perçoivent pas toujours la différence entre Wallons et Flamands. Ils voient encore moins que les deux parties se séparent inexorablement. Beaucoup de Belges, eux-mêmes, ne croient plus à la séparation maintes fois annoncée et jamais avérée. Pourtant, je pense que les fils cèdent un à un et que le sentiment d’appartenance nationale s’estompe. D’ailleurs, la fête du 21 juillet ne dure qu’une petite journée. C’est sans comparaison avec les fêtes communautaires qui durent deux semaines et rassemblent dans la liesse, d’une part, les Flamands et, d’autre part, les Wallons. Certes, il reste des Belges de cœur, attachés à un Etat unitaire qui n’existe même plus dans la Constitution. Ils sont sans doute les plus perdus.

tf1.fr : Pour de nombreux Français, la Belgique évoque d’abord les blagues belges qui sont en réalité des blagues sur les Belges. D’où cela vient-il ?

T.B. : Les Français se sont inventé des archétypes qui n’existent pas. L’accent est celui d’un Bruxelles populaire mais il y a de nombreux accents. Quant à la bêtise supposée des Belges, il existe plusieurs explications. Beaucoup pensent que Coluche a lancé la mode. D’autres estiment qu’il s’agissait de blagues faites dans les années 50 par les Wallons au détriment des Flamands. Les Français les auraient simplement transposées. Mais cela remonte sans doute à plus loin, quand les Belges sont venus en masse pour répondre au besoin de main d’œuvre dans le nord de la France. Ils se sont attirés la haine des ouvriers locaux, tantôt parce qu’ils étaient des « casseurs de grève », comme dans Germinal, tantôt parce qu’ils étaient des immigrés tout simplement. C’était violent. Dès 1864, Baudelaire écrivait : « Tous les Belges, sans exception, ont le crâne vide ».

tf1.fr : Vous pensez que l’origine des blagues belges est beaucoup plus profonde…

T.B. : Cet humour n’est pas forcément méchant. Les Français aiment beaucoup les Belges qui divertissent, ont de l’autodérision, sont déjantés, ou perdent les pédales. Les Poelvoorde, Geluck ou l’entarteur Noël Godin en font leur fond de commerce. Leur comportement est tellement excessif qu’il en devient inquiétant. Avec eux, la frontière entre le réel et l’irrationnel semble poreuse. Certains artistes français sont capables de ce surréalisme mais ce n’est jamais aussi brutal. Regardez les personnages, pourtant réels, de l’émission Strip Tease : les Belges en sourient gentiment, les Français sont abasourdis. Au départ de l’humour, il y a souvent l’inquiétude diffuse, créatrice d’angoisse. Mais les Belges ont aussi leurs blagues sur nous : « Pour faire fortune, achetez un Français au prix qu’il vaut et revendez-le au prix qu’il s’estime… »

tf1.fr : L’affaire Dutroux, la montée de l’extrême-droite, le « pot belge », ce dopant utilisé dans le cyclisme : l’image de la Belgique s’est ternie ces derniers temps. Cette réputation n’accompagne-t-elle pas l’agonie de la Belgique ?

T.B. : La Belgique joyeuse et le trio Chocolat-Tintin-Brel disparaissent peu à peu de l’imaginaire collectif pour faire place à quelque chose de plus inquiétant. Cette image négative est véhiculée par les médias. Cela ne dérange pas certains Flamands qui croient que l’image de la Flandre brille d’autant plus. Il ne faut pas enterrer les choses trop vite, tout resurgit. Ce pays a du répondant, du ressort. Le quotidien belge Le Soir titrait lundi sur la Belgique plurielle, se réjouissant de la présence de ministres d’origines marocaines, turques et congolaises dans le nouveau gouvernement. Mais ce n’est pas seulement vrai du point de vue politique. Parce qu’elle est le creuset de nombreux métissages, la Belgique est une terre fantastiquement artistique qui ne cessera de nous étonner.

(*) Né dans le Nord, Thomas Beaufils est ethnologue et maître de conférence au Département d’études néerlandaises de l’université Marc Bloch de Strasbourg. Il a notamment publié « Les Belges » dans la collection « Idées reçues » au Cavalier Bleu. Il travaille également pour la remarquable revue littéraire et culturelle Septentrion  (http://www.onserfdeel.be/fr/uit_septentrion.asp).
(Image TIB / DR : le Palais Royal)

Par Propos recueillis par David STRAUS le 21 juillet 2004 à 07:00
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1 Commentaires

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  • Wagner, le 03/06/2009 à 09h44

    Eh oui ! Un Belge vous répond. Et un Belge marié à une Française très respectueuse des Belges ! Le principal problème des Français est leur profonde méconnaissance du monde extérieur à l'Hexagone. Et par la même occasion leur étroitesse d'esprit. Il est sidérant de constater que beaucoup de Français ignorent que la Belgique est un royaume (et donc exempt de président, question qui me fut posée de nombreuses fois), qu'en Belgique, 60 % de la population parle le néerlandais. Aussi quand un Belge vous répond en français avec un gros accent, il se peut qu'il soit néerlandophone et qu'il maitrise le français bien mieux que n'importe quel Français puisse rêver maîtriser une quelconque langue étrangère. Enfin, last but not least, en séjour à Caen, mes hôtes m'ont demandé si on construisait des maisons "en dur" en Belgique !! Un conseil, citoyens français, mettez de côté vos préjugés et prenez votre voiture pour nous rendre une petite visite : vous pourrez constater la taille, la finition de nos maisons. Quant aux automobiles que vous croiserez, une sur cinq est une Mercedes, Audi ou Bmw... ça vous changera de la Clio ! Arrêtez-vous dans un de nos restaurants et vous trouverez bien autre chose que des moules frites (que je dois avoir consommé cinq fois dans ma vie !). Et surtout vous trouverez des gens chargés d'humour, d'autodérision, ouverts d'esprit et amoureux et respectueux de la France. Car la France, nous, nous la connaissons. Sans rancune, les amis.

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