
Rocco Buttiglione est l'homme politique italien "le plus cultivé", selon le quotidien Corriere della Sera. Professeur de sciences politiques à l'université Saint-Pie-V de Rome, polyglotte, le probable futur commissaire européen aux libertés, à la justice et à la sécurité manie comme nul autre les concepts philosophiques : surtout les préceptes moraux du catholicisme le plus conservateur. Mais, chez ce fin politique, les finesses de raisonnement donnent parfois l'impression de cacher des intentions moins louables.
Ainsi en est-il de cette succession de déclarations, d'explications de texte et de mea culpa concernant le "péché" que constituerait, selon lui, l'homosexualité ou la famille qui existerait "pour permettre à la femme d'avoir des enfants et d'être protégée par son mari" et, non, pour unir deux personnes du même sexe. En tenant ces propos devant la commission Liberté et Droits du Parlement européen le 5 octobre dernier, l'Italien s'est non seulement attiré les foudres de nombreux parlementaires mais a aussi mis en jeu l'investiture de la future Commission du Portugais Barroso.
" Les enfants sans père… "
Pour se défendre, le professeur, conseiller personnel de Jean-Paul II, appelle Kant à la rescousse et soutient que penser que l’homosexualité n’est pas morale "n'a pas d'impact politique à moins de dire que l'homosexualité est un crime". D'ailleurs, poursuit-il, "je crois que les Européens doivent jouir des mêmes droits qu'ils soient ou non homosexuels". L'important, conclut-il, c'est la non-discrimination entre les orientations sexuelles, un principe inclus dans la Constitution européenne. Revirement ou preuve que cet homme est un légaliste ? Lors de la discussion sur la Charte des droits fondamentaux, Buttiglione s'était battu pour exclure l’orientation sexuelle des motifs d’interdiction des discriminations…
Autre couac. Lors d’un récent séminaire, il explique que "les enfants qui n'ont pas de père mais seulement une mère sont les enfants d'une mère qui n'est pas très bonne". Nouvelle pirouette pour se dépêtrer. C’est une métaphore sur le déséquilibre des relations transatlantiques, dit-il, les parents n’étant dans ce cas que l’Europe et les Etats-Unis ; les enfants, les citoyens. Et de crier à l’ " Inquisition " : "Il y a une campagne de haine contre moi, tout ce que je dis est mal interprété", se lamente-t-il dans le Corriere della Sera.
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Photo d'ouverture : Rocco Buttiglione (source : commission européenne)
Rocco Buttiglione
(Image de la commission européenne)-
Mais les convictions ultraconservatrices de ce lecteur passionné des pères de l'Eglise ne sont pas le seul grief que lui font de nombreux eurodéputés. L'homme s'est maladroitement prononcé pour la création de centres d’accueil des immigrés hors du territoire de l’Union. Bien qu'il ait précisé qu'il s'agirait simplement de centres de renseignements sur les possibilités d'immigration légale dans l'UE et non de camps de tri, cette suggestion a rappelé des propos antérieurs plus sulfureux. Buttiglione était partisan à une époque que l’on tienne compte, dans la fixation de quotas d'immigration, du "niveau de criminalité" de chaque groupe national. " On découvrira, avait-il dit, que certains ont un taux élevé de criminalité et d’autres - ceux qui sont catholiques et chrétiens - un taux très bas. "
Fidèle à ses principes moraux étroits, Rocco Buttiglione est au contraire comme la plume au vent dans ses affinités politiques. Membre de Démocratie chrétienne, il a survécu à l'atomisation de la formation au début des années 90. A la tête d'un petit parti centriste, l'UDC, il s’est d’abord rallié à Silvio Berlusconi avant de contribuer à sa chute en ralliant la gauche, puis de le soutenir à nouveau. C'est d’ailleurs pour calmer la fronde de l'UDC au sein de son gouvernement que le Cavaliere a choisi de l’envoyer à Bruxelles au détriment de Mario Monti.
" Le plus vaniteux "
En Italie déjà, Buttiglione s'était fait remarquer par des prises de position tranchées. En 2001, le ministre y défend une prime économique aux femmes qui renonceraient à avorter ou l'égalité de financement entre école publique et école catholique. De même, il s'oppose farouchement à toute recherche sur le clonage thérapeutique. Son engagement sur la scène politique remonte aux années 70. Il se bat alors contre la loi sur le divorce. C’est à cette époque qu’il se rapproche de Comunione e Liberazione (Communion et Libération). Ce puissant mouvement de reconquête catholique est semble-t-il le seul parti dont il ait toujours défendu les intérêts.
"On a toujours terriblement besoin d'intellectuels en politique, mais pour un temps terriblement court ", indiquait-il dans un entretien au Monde… il y a dix ans, déjà. C’est sans doute ce que lui reprocheraient de nombreux Italiens : Buttiglione s’accroche à ses mandats. Que fait-il d’autre aujourd’hui alors qu’un poste bruxellois pourrait lui filer entre les doigts ? Il tergiverse, cède une partie de ses compétences mais il ne démissionne pas. Parce que, estime le Corriere della Sera, " Buttiglione est le plus cultivé mais aussi le plus vaniteux des hommes politiques italiens. "
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