© LCIUn colonel de la gendarmerie ivoirienne, témoin privilégié de la manifestation du 9 novembre devant l'hôtel Ivoire d'Abidjan, a accusé dimanche, dans un récit précis et circonstancié, les militaires français d'avoir tiré "directement sur la foule" et "sans aucune sommation". Pendant toute la durée de la manifestation, le colonel Guiai Bi Poin se trouvait dans le hall de l'établissement, aux côtés du colonel D'Estremon, qui commandait les troupes françaises rassemblées dans l'hôtel.
Commandant de l'école de gendarmerie d'Abidjan, le colonel Georges Guiai Bi Poin était en charge de la soixantaine de gendarmes déployés ce jour-là devant l'hôtel Ivoire pour contenir le flot des manifestants. "Les militaires français ont tiré sur ordre de leur chef de corps, le colonel D'Estremon. Sans sommation", a-t-il déclaré à l'AFP. "Aucun de mes hommes n'a tiré", a-t-il affirmé. "Il n'y a pas eu de coups de feu provenant de la foule. Aucun manifestant n'était armé, ni même de bâtons, d'armes blanches ou de cailloux", a-t-il souligné.
Cinq mètres entre les camps
Ce récit contredit en tous points la version donnée par l'armée française de ces évènements, dont le bilan est encore inconnu. "Je suis arrivé vers 14h, je me suis présenté au chef de corps du régiment des troupes de marine qui étaient déployées sur place et je lui ai exposé ma mission. Il m'a répondu ceci: 'mon colonel, mes barbelés de sécurité sont franchis, la foule s'excite. Si dans 20 minutes ils ne nous laissent pas partir, je fais tirer'". S'ensuivent des négociations, avec les délégués des "Patriotes" notamment pendant lesquelles les gendarmes ivoiriens, toujours selon le colonel, s'interposent "entre la foule et les engins blindés des Français, séparés d'environ 5 mètres".
"La ligne rouge est franchie"
"Tout à coup, il y a eu un mouvement sur notre gauche, mes gendarmes ont été repoussés violemment par la foule. Ils ont reculé d'un ou deux mètres. D'Estremon m'a alors dit: 'mon colonel, la ligne rouge est franchie, je fais tirer. Feu!'". "Et les militaires français ont commencé à tirer", a poursuivi le colonel ivoirien: "des tirs tendus au Famas dans la foule. Ce n'était pas une fusillade au hasard, c'est sur ordre du chef de corps. Et il n'y a pas eu de sommation". "Je lui criais de faire tirer en l'air, de lever les canons. Ce qu'il a fait, mais tous ses hommes ne lui obéissaient pas et certains continuaient à tirer dans la foule. J'ai vu beaucoup de gens tomber, mais j'ignore le nombre de victimes", a expliqué le colonel Guiai Bi Poin.
"Au même moment, nous avons entendu distinctement des détonations qui étaient beaucoup plus puissantes et qui venaient des hauteurs de l'hôtel. C'est une de ces détonations qui a fait exploser le crâne d'une manifestante, à côté d'un de mes gendarmes", explique-t-il. La fusillade "a duré environ 20 minutes, un de mes hommes a été tué sur les lieux". "Nous avons alors vu descendre des étages six soldats appartenant au COS (forces spéciales de l'armée française), tous cagoulés, des émetteurs-récepteurs à l'oreille, avec des armes que je n'ai pas pu identifier. Ils sont passés au pas de course devant nous tous", a-t-il expliqué.
Alliot-Marie sereine face à la plainte ivoirienne |
Michèle Alliot-Marie, ministre français de la Défense, a jugé dimanche qu'en "tant que juriste", elle ne "voit pas de suite" possible à la plainte que la Côte d'Ivoire veut déposer contre la France devant la Cour internationale de Justice (CIJ). La plainte serait fondée sur la violation des accords de défense liant les deux pays et sur la destruction des aéronefs ivoiriens. Interrogée sur la présence des militaires français, la ministre de la Défense qui était l'invitée du Grand Jury RTL-Le Monde-LCI a déclaré: "nous sommes totalement neutres. Notre seul but est de faire en sorte que ce pays ne se divise pas en deux". Répondant aux accusations des autorités d'Abidjan selon lesquelles les affrontements auraient fait 64 victimes ivoiriennes, elle a justifié l'attitude des soldats français. "Ils ont été amenés à tirer, a-t-elle dit. Ils ont effectué des tirs de sommation et, dans certains cas, ont été amenés à faire un usage total de leurs armes à feu. Il n'y avait pas moyen de faire autrement".
(LCI : à proximité de l'hôtel Ivoire, le 9 novembre)
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