© AFPClaudia Huisman est néerlandaise. Maître de conférences, elle dirige l'UFR d'études néerlandaises à l'Université Marc Bloch de Strasbourg.
tf1.fr : Comment les Néerlandais ont-il vécu l'assassinat de Theo van Gogh ?
Claudia Huisman : Le personnage était évidemment contesté par les musulmans depuis qu'il les avait traités de "baiseurs de chèvres". Et "Soumission", son film, était bien sûr très controversé. Des jeunes filles musulmanes reprochaient notamment à Ayaan Hirsi Ali (ndlr : députée musulmane), la scénariste, d'aller trop loin dans ses critiques. Une émission télévisée les avait ainsi opposées et le débat était en cours. Mais dans un pays d'habitude si paisible, le meurtre d'un intellectuel, d'un penseur, était inimaginable. Les Néerlandais l'ont vécu comme un choc.
tf1.fr : Comment expliquer ces tensions entre Néerlandais de souche et musulmans ?
C.H. : Il faut signaler qu'elles existaient déjà avant le meurtre de Theo van Gogh. Après le 11 septembre, des émeutes, anti-marocaines principalement, avaient éclaté et des gens auparavant pacifistes tenaient des discours anti-musulmans.
Profitant de la libre expression sur laquelle est fondé le modèle néerlandais, les écoles coraniques et les mosquées ont pu développer un discours radical qui a finalement pris une tournure dangereuse, en isolant notamment les musulmans du reste de la population. Les Néerlandais de souche, et même ceux issus des anciennes colonies, sont quant à eux parfois excédés par ce qu'ils considèrent comme un excès de tolérance, de liberté culturelle et de religion. Le tout donne une société très divisée. Enfin, la troisième génération, victime de tous ces problèmes, est bien moins intégrée. Souvent au chômage, les jeunes ont l'impression qu'ils n'ont pas d'avenir.
tf1.fr : Quelles solutions pour le gouvernement ?
C.H. : Après l'épisode Fortuyn (ndlr : le leader populiste assassiné quelques jours avant les élections de 2003), les lois sur l'immigration ont été durcies, avec notamment des cours de néerlandais obligatoires, ponctués par un examen. On peut imaginer que la législation pourrait encore se renforcer. En tout cas, il y a un véritable débat dans le pays et tout le monde cherche un consensus. J'espère simplement qu'on n'en arrivera pas à accepter des propositions absurdes comme par exemple faire passer des examens téléphoniques aux candidats à l'immigration, dans leur pays d'origine, avant même leur départ.
tf1.fr : La société néerlandaise n'est-elle en fait pas victime de son laxisme, souvent critiqué par d'autres pays européens comme la France ?
C.H. : Notre modèle "soft" a permis la réalisation d'excellentes choses. Mais il est vrai que pour des Français, même de gauche, c'est parfois très choquant. Je pense bien sûr à notre législation sur les drogues ou à notre liberté d'expression. Ce matin, nous avons abordé le sujet en cours. Alors qu'un étudiant néerlandais trouvait normal de pouvoir dire ce que l'on veut, une Française réagissait immédiatement en faisant remarquer que c'est parfois offensant et que cela mérite alors un procès.
Actuellement, même si le droit fondamental de la liberté d'expression ne sera pas remis en cause, la société néerlandaise a néanmoins tendance à se durcir. La preuve avec l'émission télévisée où Pim Fortuyn a été désigné comme le "plus grand Néerlandais de tous les temps".
tf1.fr : L'extrême droite de Geert Wilders pourrait-elle en profiter ? (ndlr : un sondage donne à son parti dix-neuf sièges en cas d'élections anticipées, contre un actuellement)
C.H. : Je le crains. Il fait notamment partie des gens menacés sur la lettre laissée par l'assassin de van Gogh et saura en jouer. D'ailleurs, je pense que si des élections avaient lieu aujourd'hui et s'il était toujours vivant, Pim Fortuyn aurait alors de fortes chances d'être élu.
(photo afp : les obsèques de Theo van Gogh)
Retour MYTF1
Chargement en cours...





