"Je ne peux pas oublier Auschwitz"

Par , le 24 janvier 2005 à 06h45 , mis à jour le 11 février 2005 à 10h30

Ruth Neray avait 17 ans en 1940. Après avoir quitté Paris pour Marseille puis Grenoble pour échapper à la police de Vichy et aux nazis, elle est arrêtée en décembre 1943 puis déportée à Auschwitz. Soixante ans après, elle n'a pas oublié.

ruth vernay grenoble

Ruth Neray a aujourd'hui 81 ans et vit à Toronto, au Canada, où elle s'est établie après la guerre. Le temps aidant, elle a réussi à surmonter le traumatisme de son expérience à Auschwitz. Mais, comme la plupart des survivants, jamais elle n'oubliera le cauchemar vécu entre décembre 1943 et avril 1945. "Je ne peux pas oublier et je ne veux pas oublier : cela façonne mon corps et mon âme" explique-t-elle.

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Longtemps, elle a pourtant eu du mal à aborder le sujet. "C'était tellement imprégné dans mon esprit que je craignais d'y penser. C'était trop dur, tout simplement. J'ai commencé à m'ouvrir avec la naissance de mon premier enfant. Pour moi, c'était le triomphe de la vie sur la mort". Son fils est en effet né un 7 mars. Or c'est également un 7 mars, celui de 1944, que Ruth fut envoyée à Auschwitz.

Matricule 75 912

Elle est alors âgée de 20 ans. Arrêtée en décembre 1943 près de Grenoble où elle s'était réfugiée avec sa soeur, elle vient de passer trois mois à Drancy. Le "voyage" vers la Pologne durera trois jours, sans eau, sans nourriture, dans un wagon à bestiaux où plus de 100 personnes s'entassent. Plusieurs décèderont pendant le trajet. A l'arrivée à Auschwitz, elle est tatouée comme tous ceux que les Nazis estiment valides pour le travail. Le numéro 75 912 est inscrit dans la chair de son bras. "Je n'oublierai jamais la vision d'horreur de cette aiguille allant et venant dans mon bras saignant" raconte Ruth.

Quelques heures plus tard, elle s'inquiète du sort de ceux arrivés avec son convoi et qu'elle n'a pas revus. "Où sont-ils allés ?" demande-t-elle à une "ancienne". "Dans l'air. Va dehors et regarde" lui répond-on. Ruth sort alors du baraquement et aperçoit l'une des cheminées fumantes du four crématoire. "Gazés" lui révèle simplement une autre fille.

"Mon destin est scellé"

Ruth restera un an dans l'enfer d'Auschwitz, un "monde brutal, inhumain, sauvage". "Il

Photo : Archives AFP
L'entrée du camp d'Auschwitz
AFP
n'y a pas de mots pour décrire nos conditions de vie. C'était un mélange de travail épuisant, avec peu de nourriture, presque pas d'eau, les coups, les cris, les chiens, et les interminables appels pendant lesquels nous étions dehors en tremblant de froid. Je vivais dans la peur et le désespoir et, en même temps, je voulais tellement rester en vie".

Un jour, sabotant volontairement son travail, elle est emmenée chez le commandant du camp. "J'étais persuadée qu'il allait me tuer, que mon destin était scellé". Elle est violemment battue, mais elle n'est pas exécutée. "Je ne suis pas morte ce jour-là et je ne sais pas pourquoi" se demande-t-elle encore aujourd'hui.

"Tu dois vivre. Pour moi, c'est la fin"

Le 21 janvier 1945, elle est évacuée et entame ce que les historiens appelleront plus tard la "Marche de la mort". Pressés par l'avancée russe, les nazis transfèrent leurs prisonniers vers l'Ouest. Dans le froid, faiblement vêtus, beaucoup meurent d'épuisement sur le chemin. Au 3e jour, Ruth décide alors de mettre fin à son calvaire. "Je voulais me reposer. La paix. La paix pour l'éternité". Elle sort de la colonne, sachant pertinemment que les SS vont l'abattre, mais elle n'a "plus peur". Un vieux soldat lui intime l'ordre de rentrer dans le rang. Elle refuse. "Marche. Tu dois vivre. Pour moi, c'est la fin" lui lance-t-il. "Dans ses yeux, j'ai vu à la fois une supplication et un ordre". Ruth reprend finalement sa marche.

Elle arrivera ensuite à Ravensbrück avant d'être encore transférée à Neustadt. Un matin, les survivants découvriront le camp vide, les nazis ayant quitté les lieux dans la nuit. C'est la fin du cauchemar. Lors de son retour en France, elle découvre le "décalage" entre ceux qui ont vécu l'enfer des camps et les autres. Surtout, elle retrouve ses parents et sa sœur –son frère a quant à lui été tué en résistant dans le Vercors.

"En parler pour ne pas oublier"

Aujourd'hui, l'évocation de cette période est "toujours aussi douloureuse". Mais, pour que les jeunes générations n'oublient pas,

Ruth Neray, en 2004
Ruth intervient dans les écoles. "C'est très important. Elles ne savent pas ou ont une vue distendue de la tragédie" note-t-elle. "Il faut en parler pour que le drame ne s'évanouisse pas. Sinon, dans deux générations, il aura disparu". Les lettres d'adolescents qui la remercient de son témoignage prouvent que ce travail de mémoire n'est pas vain.

Reste la question du pardon. Peut-on pardonner à ses bourreaux de telles atrocités ? "C'est très complexe. J'ai fait la paix avec moi-même" souligne Ruth. "Bien sûr, je n'en veux pas à la jeune génération. Elle n'est pas responsable des actes de ses aïeux" ajoute-elle, avant de conclure : "Mais quand je croise un Allemand de mon âge, je ne peux m'empêcher de penser : que faisait-il pendant la Guerre ?"

Un livre pour témoigner

En 1997, Ruth Neray a écrit un livre pour raconter son expérience, "To Auschwitz and back. My personal journey". Disponible aux éditions Sudbury Press, il n'a pas encore été traduit en français.

Vous pouvez néanmoins vous le procurer dans sa version anglaise en cliquant ici.

(photo d'ouverture : Ruth Neray en 1943)

Par Fabrice Aubert le 24 janvier 2005 à 06:45
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