"On vit mal car on ne quitte jamais le camp"

Par , le 25 janvier 2005 à 06h45 , mis à jour le 28 février 2005 à 17h04

Charles Baron, ancien déporté à Auschwitz, était l'invité lundi du t'chat tf1.fr consacré à la commémoration du 60e anniversaire de la libération des camps de la mort. Il explique notamment que le souvenir de sa captivité continue à le hanter aujourd'hui.

charles baron chat

A 16 ans, Charles Baron est déporté en septembre 1942. Après avoir été affecté à plusieurs camps de travail, il "arrive" à Auschwitz-Birkenau le 27 juillet 1944. Il y reste jusqu'au 25 octobre avant d'être à nouveau transféré. En avril 1945, quand les nazis évacuent les prisonniers par train, il profite d'une attaque aérienne pour sauter du wagon avec un camarade. Ils seront recueillis par des paysans bavarois près de Munich jusqu'à l'arrivée de l'armée américaine.

Charles Baron était lundi après-midi l'invité d'un t'chat tf1.fr. En voici les extraits les plus intéressants (vous pouvez également retrouver l'intégralité de ce t'chat en cliquant ici).

Tili : Selon vous, les Alliés, qui connaissaient l'existence des camps, auraient-ils dû les bombarder ?
Charles Baron :
Les photos prises par les Alliés révèlent une chose : aucun n'a fait l'effort de se porter au secours de gens qui allaient mourir. Ils savaient en effet ce qui se passait dans les camps. Pourquoi n'ont-ils rien fait ? A l'époque, j'aurais préféré mourir dans un bombardement que dans une chambre à gaz. Personnellement, je pense donc qu'ils auraient dû bombarder, même en sachant qu'il y aurait eu des victimes. C'était un risque à courir mais après, il y a bien eu Hiroshima.

Michel : A quoi vous raccrochiez vous pour "survivre" ?
C.B. :
Bonne question. Lorsqu'un d'entre nous mourait, il disait aux autres : "si tu reviens, si tu t'en sors, alors, raconte". J'ai toujours voulu raconter. Je ne dis pas que c'est ce qui m'a fait sortir -d'autres le désiraient aussi et n'ont pas survécu- mais cela m'a très certainement aidé à garder cet espoir, qu'un jour, je pourrais parler. Je ne savais pas qu'il faudrait longtemps pour que l'on écoute ce que j'avais besoin de raconter, selon le voeu de mes camarades mourants.

Christian : Avez vous été aidé par des Allemands ?
C.B. : A la fin de la guerre, je me suis évadé d'un train avec un ami. Nous avons trouvé un paysan bavarois qui a risqué sa vie et celle de sa famille pour nous aider. J'ai eu du mal à reprendre contact avec lui après la guerre car je n'envisageais pas de retourner en Allemagne. Je l'ai fait près de deux décennies après mon retour. J'ai eu la chance de le revoir et j'ai regretté de ne pas l'avoir contacté avant. Essayez d'imaginer ce que pouvaient être mes réactions quand je réfléchissais aux dommages causés à ma famille par les nazis. Cet homme a eu un geste d'homme, qui l'honore, mais qui n'efface en rien ce que m'ont fait les nazis.

"On dirait des anges"

Mickael : Quel est aujourd'hui votre souvenir le plus fort ?
C.B. :  En octobre 44, pour se distraire, les gardiens SS ont assassiné une centaine de petits juifs lituaniens âgés de 9 à 11 ans, avec une mise en scène délirante. Ils les ont habillés avec de longues chemises de nuit blanches qui tombaient aux pieds et portaient eux-mêmes leurs vêtements de parade. Ils les ont emmenés vers la chambre à gaz en chantant. Dans ma baraque, un prisonnier soviétique répétait : "on dirait des anges, on dirait des anges". Même si ce n'est pas la plus sanglante, c'est la chose la plus horrible, la plus dégueulasse, que j'ai vue.

Leo : Comment votre coeur réagit lorsque vous croisez une personne d'origine allemande de votre âge ?
C.B. :  La réponse est difficile. On se pose la question : qu'est-ce qu'elle faisait à l'époque ? Mais je me la pose aussi à propos de certains policiers français qui ont aidé les Allemands. Ca n'enlève rien à la culpabilité de ces derniers car ce sont eux les initiateurs.

En revanche, je n'ai aucun réflexe anti-allemand pour les plus jeunes. Je ne peux pas leur reprocher d'avoir eu des parents et des grands-parents qui se sont mal conduits. J'en reçois d'ailleurs pour parler de cette époque. A ceux qui me disent : "je me sens coupable", je réponds toujours : "personne n'est coupable des actes de son père ou de son grand-père. Mais tout le monde est responsable de l'avenir". Ils doivent donc réfléchir pour que cela ne se reproduise plus.

"Soulagement et souffrance"

Philippe : Je me suis laissé dire que beaucoup de rescapés ont éprouvé une sorte de sentiment de culpabilité d'avoir survécu.
C.B. : Je vous remercie Philippe pour cette question. Je dois néanmoins vous dire qu'elle me fait bondir et hurler. Pourquoi faudrait-il que les victimes se sentent coupables ? Pourquoi devrais-je éprouver un sentiment de culpabilité alors que je n'avais rien fait pour être dans la situation où j'ai été mis et que j'en suis sorti par un miracle inexplicable ? Poser une telle question à un survivant fait partie des choses qui lui font très mal.

Kate : Comment arrivez-vous à vivre avec toutes ces images que vous devez avoir dans la tête ?
C.B. :  On vit mal car, à aucun moment, on a quitté le camp. J'y suis arrivé à 16 ans et demi, et je ne l'ai pas quitté depuis. Les images que j'ai conservées m'empêchent de dormir. Quand je vois mes petits-enfants et ceux des autres, je pense à tous ces gosses assassinés car ils étaient nés juifs. Je repense tout le temps à ces images. Parfois, c'est dur. Parfois, un peu moins.

Seb : Cela vous fait-il du bien de parler de votre expérience ou cela vous procure-t-il une grande angoisse ? 
C.B. :  Les deux se cumulent. Il nous faut partager avec quelqu'un le poids de ce que nous savons, de ces années de souffrance. Cela fait du bien de le transmettre. Mais quand nous en parlons, nous ramenons en nous des souvenirs oubliés, et parfois, ils sont très lourds. Au soulagement de parler vient s'ajouter une souffrance assez longue à se dissiper.

"La lutte est entre vos mains"

Aurore : Croyez vous qu'une même chose puisse se reproduire un jour ?
C.B. :  Tout est possible. Les hommes sont tels, que oui, un jour, malheureusement, un dingue pourrait être à l'origine de la même chose. Mais si c'était le cas, cela ne serait pas dans les mêmes formes. Je ne pense pas qu'on puisse refaire des chambres de gaz, mais l'homme pourrait trouver d'autres moyens.

Steph : J'ai 30 ans. Quand on parle de devoir de mémoire, une question s'impose : de quoi faut-il se souvenir ? Et quel enseignement en tirer ? 
C.B. :  C'est une question très compliquée qui mérite de grands développements. Ce que je peux vous dire, dans l'instant, c'est qu'il faut se souvenir des victimes. Il ne faut pas que ces gens aient été assassinés comme cela, pour rien. Le souvenir, c'est la base du combat. Je crois qu'avec le temps passé, la lutte est entre vos mains. J'espère que vous en ferez un bon usage.

Matt : Selon vous, y-a-t-il un risque que les plus jeunes ne prennent pas la mesure de ce que fut l'horreur des camps ? 
C.B. :  Si on oublie de leur rappeler, de leur dire ce qui s'est passé, c'est comme si rien ne s'était déroulé pour eux. Les camps d'extermination, c'est quelque chose d'invraisemblable. Si on n'en parle pas, on ne peut pas l'imaginer. Il faut donc leur en parler, non pas pour les culpabiliser, mais pour qu'ils puissent se défendre.

Par Fabrice Aubert le 25 janvier 2005 à 06:45
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