Les défis qui attendent le prochain pape

Par Propos recueillis par Fabrice AUBERT, le 18 avril 2005 à 06h45 , mis à jour le 02 mai 2005 à 12h08

Crise des vocations, fin du célibat, questions de société... : tf1.fr passe en revue avec Yves Bruley, historien, auteur d'un livre sur la papauté, les dossiers auxquels le futur pape va être confronté.

vatican

Yves Bruley, historien, est chargé de mission à l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Il est notamment l'auteur de deux livres : La papauté de Simon-Pierre à Jean-Paul II (Editions CLD, 2003) et Histoire du catholicisme (Que sais-Je, PUF, 2004).

Tf1.fr : Après la mort de Jean Paul II, la question du célibat des prêtres a resurgi. La fin de ce célibat pourrait-il endiguer la crise des vocations, tout comme l'ordination des femmes ?
Yves Bruley : Même si cet enjeu est le plus médiatique, ce n’est sans doute pas le premier défi qui attend le souverain pontife. La crise des vocations est effectivement très grave dans les pays occidentaux, mais c'est loin d'être le cas partout, notamment en Amérique Latine, en Afrique ou en Asie. Or, du haut du Vatican, on observe l’ensemble du monde, pas seulement la situation européenne. On a donc l’habitude de relativiser.

Concernant le célibat des prêtres, deux remarques. Dans les Eglises d'Orient, il est possible d'ordonner des hommes mariés. C'est donc une question de traditions locales et non de dogme. En théorie, la possibilité existe donc. Mais que voit-on en Occident ? Bien souvent, le monastère recrute plus que le diocèse : cela relativise la question du vœu de chasteté dans la crise des vocations. Ouvrir la prêtrise aux hommes mariés n'est donc pas forcément le remède miracle. Le problème de nos sociétés, ce n’est pas qu’il soit plus difficile aujourd’hui qu’hier de renoncer au mariage. Le problème, c’est l’engagement : comment s’engager, faire un choix, pour la vie ?

La question de l'ordination des femmes est quant à elle déjà réglée. L'Eglise catholique ne changera pas. Sa doctrine est rigoureuse et elle s'y tiendra.

Tf1.fr : Quelle place pour l'Eglise dans le monde et notamment le problème des relations Nord-Sud ?
Y.B. : Au moment de l'élection de Jean Paul II, en 1978, les relations Est-Ouest constituaient la question dominante. Aujourd’hui, les rapports Nord-Sud sont au premier plan. Le monde a changé. L'Eglise aussi. "L’aile gauche" et "l’aile droite" de l'Eglise ne sont plus formées selon les mêmes critères. On ne peut pas dire que, parmi les catholiques, il y a d’un côté les conservateurs et de l’autre une tendance progressiste, éprise de justice sociale, "tiers-mondiste".

Ces schémas-là ne fonctionnent plus. Il ne s’agit plus aujourd’hui de combattre l’influence marxiste dans l’Eglise ! Des cardinaux peuvent être à la fois très conservateurs sur la doctrine et soucieux de la lutte contre la pauvreté. En outre, au Vatican, on a l’habitude d’un travail commun entre "Eglises du Sud" et "Eglises du Nord". Il suffit de voir les origines géographiques des principaux "ministres" de Jean Paul II : ils viennent réellement du monde entier.

Quoi qu'il en soit, sur le terrain des relations internationales, l'Eglise a besoin d'un pape charismatique pour que sa parole soit encore entendue. Mais le nouveau pape ne partira pas de zéro. Un pape, c’est d’abord un successeur, le maillon d'une chaîne. La continuité est une notion essentielle au Vatican. Le nouveau pape s'inscrira dans celle de Jean Paul II, qui s'intéressait beaucoup au problème de l’équilibre économique et de la justice sociale dans le monde. Evidemment, s'il est Indien ou Sud-Américain, sa sensibilité aux questions du développement sera plus importante.

"Pas de révolution sur la morale sexuelle"

Tf1.fr : Quelle attitude pour l'Eglise face aux questions de société (moralité sexuelle, avortement, euthanasie, bioéthique) ?
Y.B. : Le métier du pape, c'est de réaffirmer les principes de l'Eglise, de les expliquer aux fidèles et aussi de les rendre audibles à des gens de sensibilités différentes. On peut dire qu’un pape est nécessairement conservateur, par profession ! Selon la personnalité du nouvel élu, le ton sera plus ou moins rigoureux, plus ou moins ouvert. Mais il est difficile d'imaginer un pape qui renonce aux principes.

En ce qui concerne la morale privée, il ne faut pas s’attendre à de grandes révolutions dans le discours du Vatican : c’est se faire des illusions que de l’imaginer. D’une certaine manière, il est normal que chacun soit dans son rôle : le pape rappelle les principes, enseigne un idéal, mais il n'a pas de police des mœurs ! Et sur le terrain, le rôle des prêtres est de faire preuve de compréhension à l’égard des fidèles. Le christianisme fonctionne ainsi depuis deux mille ans.

A l'opposé des questions de morale sexuelle, vieilles comme le monde, l’euthanasie et la bioéthique sont des questions nouvelles. Pour construire sa réponse et déterminer sa doctrine, l'Eglise s’appuie sur ses principes de base : comment appliquer à ces problèmes une certaine vision de l'homme, de la vie et de la mort ? Mais soyons réalistes : le nouveau pape fera entendre sa voix comme force morale, mais quel impact a-t-elle dans le monde d’aujourd’hui ? Il ne peut pas empêcher les Etats de légiférer comme ils le veulent.

Tf1.fr : Comment lutter contre la concurrence des autres religions, notamment l'islam et les églises évangéliques ?
Y.B. : Le mot "concurrence" sonne bizarrement. Sous Jean Paul II, le Vatican s’est plutôt placé dans une logique de dialogue, de rapprochement avec les autres religions, et aussi, en quelque sorte, de "front commun" des religions en face de l’incroyance et de l’athéisme dominants. C’était le sens de la fameuse réunion de tous les chefs religieux du monde à Assise en 1986.

Mais il existe de grandes différences selon les continents. Rapports avec l’islam en Afrique ou en Asie, relations orageuses avec les orthodoxes russes ou grecs, développement des sectes en Amérique latine : autant de sujets qui n'ont pas grand-chose en commun. D’ailleurs, Jean Paul II avait organisé des synodes d’évêques par continent, pour évaluer les situations et trouver des réponses adaptées.

Quant au développement des églises évangéliques, dont on commence à beaucoup parler, il révèle une tendance forte de la civilisation actuelle : c’est le rejet de l’institution, de l’autorité. Ce phénomène touche les églises traditionnelles, structurées, alors que des mouvements religieux nouveaux, qui proposent une foi et des pratiques plus "émotives" ont du succès.

"De grandes tensions internes"

Tf1.fr : Quel rapport de force entre la Curie et les évêques ?
Y.B. : Même si l’enjeu est peu médiatique, c'est sans doute le plus important, actuellement, au sommet de l’Eglise. Le centralisme romain est contesté par certains évêques, qui veulent une direction plus collégiale. Le pape doit-il rester la référence en matière de doctrine, ou chaque évêque possède-t-il sa propre liberté d’interprétation ? Ce sont des questions aussi vieilles que l’Eglise elle-même, mais il existe aujourd’hui une forte division sur le sujet.

Avec Jean Paul II, la "façon d’être pape" a déjà été modernisée. Les contacts se sont ainsi multipliés entre le Vatican et les évêques. Auparavant, ceux-ci avaient l'impression d'aller à Rome pour prendre des ordres ou recevoir des leçons. Aujourd’hui, ils disent rencontrer des interlocuteurs plus ouverts.

Mais à l’heure des grands changement, chacun va faire entendre sa voix. Il faut s’attendre à de grandes tensions internes. La personnalité du prochain pape est donc un véritable enjeu. Il devra avoir assez de charisme pour fédérer toutes les tendances et assez d'autorité pour que l’Eglise garde une certaine unité. Les cardinaux savent bien que si l’Eglise est trop divisée, elle sera moins crédible. Et alors la voix du pape risque de redevenir "la voix qui crie dans le désert".

(photo-archives : le Vatican)

Par Propos recueillis par Fabrice AUBERT le 18 avril 2005 à 06:45
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