"Un pape moderne mais trop intransigeant "

Par , le 04 avril 2005 à 13h51 , mis à jour le 08 avril 2005 à 11h33

Christian Terras, directeur de la revue catholique contestataire Golias, porte un regard critique sur le pontificat de Jean-Paul II. Il reproche au pape son "intransigeance" sur de nombreuses questions morales. Selon lui, son successeur devra "panser les blessures" dans l'Eglise.

jean paul 2 pape paques 2003 © INTERNE

"Après le choc émotionnel, il faut désormais introduire un peu de raison"

tf1.fr : Vous ne semblez pas partager la ferveur des millions de fidèles catholiques qui pleurent la disparition de Jean Paul II ?
Christian Terras : On est en train de canoniser Jean Paul II en direct. Ca ne m’étonne pas étant donné son charisme, mais après le choc émotionnel, il faut désormais introduire un peu de raison car le pontificat de Karol Wojtyla est très contrasté. Jean Paul II avait une haute ambition de sa mission. Contrairement à ses prédécesseurs, il l’a vécue comme une mission spécifique que Dieu lui avait confiée. Il avait une vision messianique de son pontificat. Il a séduit par sa forte personnalité et sa force de conviction. Il a sorti l’Eglise d’un certain archaïsme en l’ouvrant sur le monde. Il a su user de la communication et de la mise en scène pour accomplir sa mission. II avait un côté très moderne, avec des paroles fortes. Mais cela ne doit pas cacher que, sur le fond, il avait un discours très conservateur, voire fondamentaliste.

tf1.fr : Que reprochez-vous à Jean Paul II dans l’exercice de son pontificat ?
C.T. : Il était intransigeant, notamment sur les questions morales, familiales et sexuelles. Il a stigmatisé le monde moderne. Certes, on ne peut pas retirer au pape sa mission de rappeler certaines valeurs fondamentales comme celle de la vie. Mais il a été trop rigide dans son discours, au risque de passer pour quelqu’un qui ne comprenait pas, notamment, les

"La femme, c’est la vierge ou l’épouse, sans entre-deux possible"

souffrances des femmes contraintes d’avorter. Ses propos étaient tellement violents qu’elles se sont senties jugées, culpabilisées. Jean Paul II n’a pas été crédible dans la manière évangélique d’appeler au respect de la vie. Et au sein de l’Eglise, il a interdit tout débat théologique. Les spécialistes de ces questions ont été frappés du sceau du banissement. Il aurait du être plus compréhensif car l’avortement n’est pas qu’une question de confort économique ou social. Il a failli sur cette question, tout comme il a failli sur le thème de la contraception, alors qu’il y avait une pandémie de Sida. Dans sa culture personnelle, Jean Paul II avait beaucoup de mal à comprendre l’évolution des mœurs. Il avait peur d’une certaine liberté de conscience des gens qui ne faisait plus aucune référence à Dieu et pouvait donc être mal employée.

tf1.fr : Pourquoi ce blocage sur le mariage des prêtres et l’entrée des femmes dans la prêtrise ? 
C.T. : Il était incapable de transiger sur ces questions, de par ses convictions, et en plus il n’a pas préparé le terrain pour les suivants. Pour le pape, la femme reste interdite de ministère car le Christ était un homme. La femme, c’est la vierge ou l’épouse, sans entre-deux possible. Il a été intransigeant tout en ayant de très belles paroles pour ces femmes, très majoritaires dans les cathéchèses, et qui aspirent à prendre des responsabilités. Pour le mariage des prêtres, il n’a pas voulu déroger à une discipline ecclésiastique qui remonte au XIIe siècle ! Tous les prêtres qui ont démissionné pour se marier ont été considérés comme des traîtres. Là encore il n’a pas pris la mesure de l’évolution des mœurs.

tf1.fr : Jean Paul II aura tout de même été le pape des droits de l'homme...
C.T. : Là aussi son attitude a été paradoxale. Il a eu une lecture à géométrie variable des droits de l'homme, selon qu'il s'agissait des pays de l'Est ou de l'Amérique latine. Dans les pays de l'Est, c'est incontestable, Jean Paul II -avec Mikhaïl Gorbatchev-, s'est fait le chantre des droits de l'homme contre les dictatures. Il a accompagné un système en décomposition. Mais cette

JMJ : "La stratégie de woodstock catholique de Jean Paul II était un arbre qui cachait la fôret"

partition, il n'a pu la rejouer en Amérique latine, où les dictatures se revendiquent de la chrétienté. Il ne faut pas oublier que le pape a béni le cinquantième anniversaire de mariage du Général Pinochet. Il n'a pas critiqué sa dictature. Quand Oscar Romero, évêque de San Salvador, a été assassiné en 1980, le pape a fait preuve d'une étonnante réserve pour saluer sa mémoire. Tout ceci s'explique par le fait que le pape était obsédé par la peur que le communisme ne réapparaisse si on contestait un pouvoir. Jean Paul II n'était pas seulement un pape spirituel, mais aussi un pape très politique. La diplomatie du Vatican a été fortement renforcée pendant son pontificat pour faire pression auprès des gouvernants du monde -via des lobbies politiques- sur les questions morales.

tf1.fr : Vous semblez relativiser également l’image d’un pape adulé par les jeunes
C.T. : C’était surtout un succès d’estime. Entre les jeunes et le pape, on est avant tout dans un rapport de séduction, pas d’adhésion. Si on prend les JMJ en France, trois mois après il n’y avait pas plus de monde dans les paroisses ou dans les mouvements catholiques de la jeunesse. La stratégie de woodstock catholique de Jean Paul II était un arbre qui cachait la fôret. Le pape n’a rencontré un écho que dans un petit noyau dur de jeunes, très catholiques et bourgeois. Ils se sont enrôlés sous sa bannière, mais le mouvement est limité. L’immense majorité des jeunes qui participaient à ces grands rassemblements étaient séduits par le personnage emblématique, courageux, séduisant, plein d’humour. Mais en même temps, ils faisaient un bras d’honneur à tout ce qu’il pouvait raconter sur la contraception et autres… car ils ne vivent pas comme ça. C’est tout le paradoxe de ce pontificat : la forme est séduisante, mais ne doit pas faire illusion sur un fond très conservateur.

tf1.fr : Quels défis attendent le prochain pape ? 
C.T. : Il va devoir panser les blessures de l’Eglise. Il devra accepter d’ouvrir une réflexion théologique et philosophique nouvelle. Au sein de l’Eglise, il faut redonner la liberté de parole, car durant tout son pontificat, Jean Paul II n’a eu de cesse de reprofiler l’Eglise épiscopale, réprimant de nombreux prêtres, évêques ou théologiens qui n’étaient pas aussi fondamentalistes que lui. Le nouveau pape devra donc être beaucoup plus attentif à ce qui remonte des églises locales. Il faudra tout simplement instaurer plus de démocratie dans l’Eglise. Il faudra aussi trouver un modus vivendi pour les femmes et pour les divorcés-remariés, privés de bénédiction. Il devra accepter de discuter de la place des femmes dans l’Eglise et de débattre des questions d’éthiques, notamment de l’euthanasie et des recherche bioéthiques. Si l’Eglise ne change pas de posture, elle sera de moins en moins comprise, ses messages d’amour seront discrédités, la désertification s’accentuera et elle deviendra minoritaire dans les pays d’occident.

Par Alexandra Guillet le 04 avril 2005 à 13:51
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