
Les affrontements entre manifestants et forces de l'ordre ont continué mercredi à Lomé, faisant au moins 22 morts, dont huit Nigériens, selon des sources officielles et hospitalières, alors qu'Emmanuel Akitani Bob se proclamait président. "Togolais, togolaises, votre président vous parle, oui votre président, car nous n'avons pas perdu les élections présidentielles. Cette élection présidentielle du 24 avril 2005. Vous devez le savoir pour rester mobilisés", a déclaré le candidat de la coalition de l'opposition à la présidentielle devant des journalistes à Lomé.
Pour la deuxième journée consécutive, les manifestants dénonçaient la "victoire" du candidat du pouvoir, Faure Gnassingbé déclaré mardi vainqueur de la présidentielle avec 60,22 % des suffrages. Le secrétaire général de l'Union des forces de changement (UFC, de l'opposant historique Gilchrist Olympio) Jean-Pierre Fabre a affirmé que la contestation dans la rue va se développer contre le pouvoir. "Nous n'avons pas d'autres stratégies, pour le moment, que la mobilisation populaire. La mobilisation va se développer et se propager dans tout le pays", a-t-il dit. Il a, par ailleurs, mis en cause la CEDEAO (Communauté des Etats de l'Afrique de l'ouest) l'accusant d'avoir servi "les intérêts de la France", sans donner d'autres précisions. "Tout le monde a vu qu'il y avait eu des violences, des confiscations d'urnes par les militaires. Comment peut-on dire maintenant que le scrutin s'est bien déroulé ?", s'est encore interrogé Jean-Pierre Fabre.
De son coté, la France "appelle à la réconciliation entre tous les Togolais et à l'amorce d'un dialogue indispensable pour l'avenir du pays. Elle appuie l'engagement de l'Union africaine et de la CEDEAO pour encourager désormais la formation d'un gouvernement d'union nationale", selon le Quai d'Orsay. Les observateurs de la CEDEAO ont insisté mercredi sur le fait que les "anomalies" enregistrées lors de l'élection ne remettent pas en cause la "crédibilité" du scrutin. Michel Barnier, le ministre des Affaires étrangères, assure jeudi matin qu'il n'y aura pas d'ingérance de Paris dans les affaires du Togo.
Des centaines de Togolais fuient vers le Bénin
L'annonce de la victoire de Faure Gnassingbé mardi a provoqué une flambée de violence dans plusieurs quartiers de la capitale togolaise, où des centaines de jeunes opposants favorables à Emmanuel Akitani Bob sont descendus dans les rues aux cris de : "on nous a volé notre victoire!" Rassemblés sur de nombreuses barricades de pneus, d'ordures et d'arbres, les partisans de l'opposition, en majorité des jeunes, sont à nouveau descendus dans les rues du quartier populaire de Bé mercredi pour y défier les forces de l'ordre qui ont fait usage de grenades lacrymogènes. Le bilan officiel de ces violences est de neuf morts, mais selon des sources hospitalières, au moins onze personnes sont décédées dans le seul CHU de Tokoin, principal hôpital de la capitale, où 95 blessés ont été hospitalisés. Certains médecins de l'hôpital faisaient même état d'une cinquantaine de morts - chiffre invérifiable.
L'ancien secrétaire d'Etat français à l'Intégration, Kofi Yamgnane, de nationalité française et togolaise, a déclaré pour sa part que les violences avaient fait "une centaine de tués". "C'est une estimation à partir d'informations que je reçois de correspondants qui m'appellent depuis le Bénin, le Ghana et le Burkina Faso puisque le téléphone est coupé au Togo", a-t-il affirmé. "J'ai l'habitude des décomptes togolais : les officiels vous disent dix morts, vous pouvez multiplier par dix", a-t-il poursuivi, assurant que les blessés "sont difficiles à comptabiliser car ils ne vont pas dans les hôpitaux parce que l'armée va les y achever". Les violences ont par ailleurs entraîné la fuite de plusieurs centaines de personnes vers le Bénin.
Les émeutes de mardi étaient principalement concentrées dans les bastions de l'opposition à Bé et Dékon, où des manifestants, parfois munis de cocktails molotov, ont affronté les forces de l'ordre. Dans ces quartiers, de nombreux pillages ont été commis et des boutiques mises à sac, notamment celles appartenant à des commerçants libanais. Plusieurs familles françaises, une trentaine de personnes, ont été exfiltrées par la police togolaise, avant que leurs habitations ne soient pillées. Dans les quartiers nord de la capitale, favorables au pouvoir, l'annonce de la victoire du candidat du RPT a au contraire été saluée par des milliers de personnes en liesse, qui ont fêté, pour certains toute la nuit, la "victoire de Faure". L'animation mercredi dans ces secteurs de Ramco, Forever, Casablanca, était quasi normale, ainsi que la circulation et les magasins ouverts.
Des organisation françaises dénoncent une "mascarade" Dans un communiqué, une dizaine d'organisations françaises, dont Les Verts, Survie et Terre des Hommes "exhortent la communauté internationale à ne pas reconnaître le candidat déclaré vainqueur" Faure Gnassingbé, à "refuser de cautionner cette mascarade électorale" et à "agir pour permettre l'organisation de nouvelles élections". Le texte dénonce aussi le "soutien sans faille de la présidence de la République française" à Faure Gnassingbé, "sous l'attitude bienveillante du représentant des Nations unies et avec la complaisance de la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest". En-dehors de ce communiqué, la Fédération protestante de France a demandé à Jacques Chirac d'"affirmer publiquement sa volonté d'aider à la mise en route d'un processus démocratique" au Togo, tandis que SOS-Racisme faisait part de sa "très vive inquiétude".
Photo d'ouverture : vue d'une rue de Lomé, où les troubles se poursuivaient mercredi - DR
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