© INTERNEDans "Orange Mécanique", Anthony Burgess (puis, plus tard à l'écran, Stanley Kubrick) dressaient le tableau angoissant de bandes d'adolescents parcourant la nuit des villes en quête de victimes pour assouvir leur soif d'ultra-violence. Avec quelques décennies d'écart, cette banalisation des rituels d'agression gratuite semble faire école au pays de Burgess, et notamment dans la ville même qui servait de décor à son roman visionnaire : Londres.
La règle est simple : choisir une victime au hasard, l'agresser, filmer la scène sur son téléphone et la diffuser sur internet. Le "happy slapping" ("agression pour s'amuser") est le dernier phénomène à la mode chez certains jeunes au Royaume-Uni. Apparu il y a environ six mois à Londres, il s'est depuis répandu dans tout le pays, selon les autorités. Samedi, une Londonienne souffrant d'un cancer, Caroline Monk, compagne d'un présentateur de télévision, a ainsi raconté dans la presse populaire comment elle avait été frappée et jetée à terre par un groupe de jeunes filmant son calvaire sur leur téléphone, dans un quartier chic de Londres. La veille, une adolescente de 16 ans avait été arrêtée, pour l'attaque à Manchester (qui se trouve être, par hasard, la ville de naissance de Burgess) d'une lycéenne du même âge qu'elle, grièvement blessée à la tête et extrêmement choquée.
"C'est la chose la plus drôle que j'ai jamais vue"
A Londres, la police enquête sur 200 incidents de ce type recensés au cours des six derniers mois. Pour essayer d'endiguer le phénomène, certaines écoles ont interdit les téléphones portables. Dans certains cas, il s'agit d'agressions très graves. Début mai, deux jeunes de 18 ans ont ainsi été condamnés à six ans et demi de prison pour avoir mis le feu à un homme et filmé la scène. Matthew Kitchen, 41 ans, qui a failli en mourir, dormait sous un abribus près de Manchester lorsque Benjamin Mortenson et David Smolinski l'ont attaqué. Dans la séquence vidéo diffusée lors de leur procès, on les entend crier : "C'est la chose la plus drôle que j'ai jamais vue (...) On va le tuer (...) Il brûle".
Pour le professeur Graham Barnfield, responsable du département media de l'University of East London, ces jeunes sont à la recherche de notoriété. "Je pense que le 'happy slapping' est pour les agresseurs une façon d'accéder instantanément à la célébrité parmi les gens qui voient ces images", a-t-il déclaré lors d'une émission spéciale sur la chaîne de télévision ITV. Selon lui, des émissions telles que "Jackass" ou "Dirty Sanchez", où l'on voit des adolescents tenter des cascades stupides et souvent très douloureuses, sont à blâmer. "Les enfants qui regardent ces émissions se disent : après tout, peut-être que moi aussi je peux réaliser mes propres séquences de douleur et d'humiliation".
Une analyse confirmée sur ITV par des jeunes adeptes du "happy slapping". Pour Armand Jenkins, 16 ans, auteur de plusieurs agressions de ce genre, les adeptes rivalisent même pour trouver la meilleure agression. "Même si ça peut être assez douloureux pour (les victimes) (...) ça reste amusant car c'est comme regarder un sketch à la télé", a-t-il déclaré. "Vous voyez quelqu'un assis (...) Vous courez vers lui et vous le frappez. Puis vous fuyez. C'est amusant", a également raconté Manny Logan, 16 ans. "S'ils faisaient une émission là-dessus, elle aurait du succès. Voir des gens frappés au hasard, c'est sympa."
Photo d'ouverture : archives
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