
Klaus Gerth est professeur des Universités, spécialiste en civilisation néerlandaise. Il enseigne notamment à Lille III.
Tf1.fr : Comment se composent les camps du "oui" et du "non" aux Pays-Bas ? Sont-ils comparables à ceux observés en France ?
Klaus Gerth : On ne peut pas calquer totalement le schéma néerlandais sur le schéma français. La droite dite "souverainiste" est ainsi beaucoup moins puissante aux Pays-Bas. Elle est seulement représentée par Geert Wilders, les héritiers de la liste Fortuyn et quelques éléments du VVD, le parti libéral. La droite chrétienne orthodoxe prône également le "non". A gauche, le "non" est éclaté entre le parti social-démocrate, le parti socialiste (ndlr : extrême-gauche), les Verts de gauche du Groen Links et même une partie des sociaux-démocrates du PvdA.
Tf1.fr : Les derniers sondages donnent le "non" gagnant. Un retournement de dernière minute est-il possible ?
K.G. : Non. La victoire du "non" ne fait aucun doute désormais. Il a toujours été en tête assez largement dans les sondages. On ne voit pas comment la tendance pourrait s'inverser d'ici mercredi.
Tf1.fr : Le "non" français peut-il avoir une influence ?
K.G. : Oui et non. Non, car le "nee" a donc toujours été largement en tête. Oui, car après le refus français, certains Néerlandais seront peut-être décomplexés et se diront qu'ils ne seront pas les seuls à refuser le Traité.
"Les Néerlandais ont peur de perdre leur influence"
Tf1.fr : Pour quelles raisons principales les Pays-Bas, pays fondateur de l'UE comme la France, vont-ils donc massivement rejeter la Constitution ?
K.G. : Tout d'abord, comme en France, il s'agit d'un vote de rejet de la politique gouvernementale. Au pouvoir depuis 2003, la fragile coalition de droite menée par le Premier ministre Balkenende est très impopulaire. Ses réformes (retraites, garanties sociales) ont mis à mal un système considéré comme acquis. Les électeurs vont donc dire "non" pour exprimer leur mécontentement face à cette remise en cause du modèle social.
Ensuite, les références identitaires sur lesquelles sont fondés la société et le multiculturalisme néerlandais sont également mises à mal depuis l'épisode Pim Fortuyn. Ces pertes de repères font craindre une "Danemarkisation" des Pays-Bas qui verraient petit à petit leur influence diminuer en Europe. Les Néerlandais ont peur d'être noyés à l'intérieur de la nouvelle Europe et n'admettent notamment pas l'idée de perdre des voix au Conseil européen. Contrairement à la France, le poids du pays est véritablement amoindri avec le nouveau système de vote prévu dans la Constitution. La droite populiste a su exploiter cet argument.
Tf1.fr : Le débat entre Constitution libérale ou sociale a-t-il eu lieu comme en France ?
K.G. : Non, pas spécialement car son côté libéral ne choque pas. Les Pays-Bas ont une tradition libérale, agrémentée de social.
Tf1.fr : L'épisode de la "directive Bolkestein", ancien ministre, a-t-elle influencé la campagne ?
K.G. : Pas au début. Ensuite, quand les Néerlandais ont vu que la polémique française enflait, ils se sont penchés sur la question, car Bolkestein est un homme politique très connu. Je pense que cela a joué en faveur du "non", mais pas au même degré qu'en France.
"Ce refus n'est pas anti-européen"
Tf1.fr : La question de l'euro s'est également posée.
K.G. : Oui. Outre la nostalgie du "c'était mieux avant", beaucoup ont le sentiment que l'abandon du florin s'est faite au détriment de l'euro et que ce dernier rend la vie plus chère. Les gens ne croient pas les enquêtes des instituts affirmant que les prix n'ont pas augmenté.
Tf1.fr : L'intégration de la Turquie à majorité musulmane a aussi été débattue.
K.G. : Les populistes ont en effet abordé le sujet, devenu sensible depuis l'assassinat de Theo van Gogh par un islamiste. Mais même si la société néerlandaise s'interroge sur son modèle multiculturel et sur la place de l'islam, je ne pense pas que la Turquie ait joué un rôle important dans le choix des électeurs.
Tf1.fr : Les partisans du "oui" ont-ils mis en avant, comme en France, l'absence de plan "B" et de risque d'isolement en cas de "non".
K.G. : Oui, d'autant plus que tout le monde sait que le pays dépend encore plus de l'ouverture sur le monde et des exportations.
Tf1.fr : Ce "non"probable n'est donc pas un "non" anti-européen ?
K.G. : Pas du tout. Au contraire, les Néerlandais savent qu'ils ne peuvent pas être seuls pour se développer. Ils sont notamment fiers du rôle joué par le port de Rotterdam ou l'aéroport d'Amsterdam. Plus qu'Européens, ils sont même plutôt atlantistes et internationalistes. Il faut vraiment replacer le "nee" dans son contexte néerlando-néerlandais pour comprendre ce rejet du Traité.
"Impossible de passer outre le résultat"
Tf1.fr : Ce référendum n'est que consultatif. Le gouvernement pourrait-il néanmoins passer outre en cas de victoire du "non".
K.G. : Légalement, oui. Mais c'est politiquement difficile, voire impossible. La coalition gouvernementale est trop fragile pour prendre ce risque.
Tf1.fr : Comment expliquer enfin le faible taux de participation attendu, au mieux 40% ? On aurait pu imaginer que les Néerlandais se déplaceraient en masse pour ce premier référendum de l'histoire du pays.
K.G. : Tout d'abord, comme dans tous les pays occidentaux, on vote de moins en moins et comme c'est le premier référendum, les électeurs n'ont pas l'habitude de ce type de consultation. Ensuite, les Néerlandais considèrent que l'organisation d'un référendum est la marque des régimes totalitaires car il suffit de bien poser la question pour obtenir la réponse souhaitée. Enfin, ce référendum a été décidé au dernier moment et le manque d'information est assez important.
(photo : une affiche pour le "non")
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