© INTERNEC'est un pavé de près de 2.000 pages, dont le New York Times s'est procuré une copie et qu'il a présenté comme "un équivalent écrit des photos d'Abou Ghraib". Ce rapport d'enquête criminelle de l'armée américaine, dont les conclusions ont été révélées vendredi par le journal américain, a suscité une réaction d'une fermeté inhabituelle de la part du président afghan. Hamid Karzai, qui s'est dit "profondément choqué" après cette publication, a réclamé samedi aux Etats-unis qu'ils prennent des "mesures très fortes pour renvoyer d'Afghanistan" les soldats américains qui ont torturé des prisonniers, en précisant qu'il en parlerait au président Bush lors de sa visite à Washington.
Le rapport révélé par le New York Times détaille les multiples tortures infligées à des prisonniers afghans, arrêtés après la chute des talibans à la fin 2001, par des soldats américains décrits comme "sans expérience". Il raconte notamment comment Dilawar, un jeune afghan, chauffeur de taxi accusé d'avoir participé à une attaque à la roquette contre la base américaine de Khost, a reçu plus de 100 coups dans les jambes avant de mourir. L'autopsie qui suivra décrira ses jambes comme "pulvérisées", note le rapport. "J'ai vu des blessures similaires chez une personne qui avait été écrasée par un bus", déclare le lieutenant-colonel Elizabeth Rouse, un officier américain cité dans le rapport. Lorsque l'enquête concernant Dilawar, mort en décembre 2002, a été achevée, ses interrogateurs pensaient qu'il était innocent, selon le rapport.
"La routine" des tortures
Le rapport cite également le cas d'un autre Afghan, Habibullah, qui a succombé à une attaque cardiaque sans doute causée par un caillot de sang produit par des coups répétés aux jambes. "Les porte-paroles de l'armée américaine ont maintenu que les deux hommes étaient morts de causes naturelles, même après que les officiers chargés d'enquêter sur leur mort aient conclu à des homicides", note le rapport, dont les rédacteurs décrivent "la routine" des tortures infligées aux prisonniers par des soldats qui, parfois, ne prennent pas la peine de les interroger. Ce texte rappelle que le président américain George W. Bush avait déclaré en février 2002 que la convention de Genève garantissant la protection des prisonniers de guerre ne s'appliquait pas aux combattants talibans et d'Al Qaïda. Les interrogateurs américains ont alors estimé "qu'ils pouvaient s'affranchir des règles", selon un réserviste américain cité par le rapport.
L'armée américaine a reconnu en décembre 2004 que huit de ses prisonniers en Afghanistan étaient décédés en détention depuis octobre 2001. Une enquête sur les abus à l'encontre des détenus des prisons américaines en Afghanistan, conduite par le général Charles Jacobi en 2004, n'a toutefois "permis de découvrir aucune preuve d'abus dans ces centres", avait-t-elle ajouté. Les pratiques américaines avaient pourtant déjà été dénoncées par plusieurs médias ainsi que par Chérif Bassiouni, un expert indépendant de l'ONU qui, dans son dernier rapport publié en avril, avait déploré les "tortures, arrestations illégales et sévices" de la coalition américaine dans le pays. Son mandat n'a pas été renouvelé par l'ONU, sous la pression des Américains, selon lui.
Avec la révélation de ce dernier rapport, Hamid Karzai se devait de réagir face à l'indignation suscitée au sein de la population afghane par certaines pratiques, présumées ou avérées, de l'armée américaine. Outre les tortures et homicides de prisonniers et les bombardements et opérations fatals à plusieurs civils afghans ces dernières semaines, les profanations présumées du Coran par des soldats de Guantanamo ont récemment déclenché une flambée de violentes manifestations (15 morts) dans le pays. Mais le président afghan sait également que les Etats-Unis, qui ont tout fait pour le porter au pouvoir après avoir chassé les talibans, restent incontournables dans son pays, où ils dirigent la première force militaire (18.000 hommes, à 90% Américains) et restent, de loin, le plus gros contributeur financier à la reconstruction et au budget du gouvernement.
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