
Y a-t-il des différences entre les opinions publiques françaises et néerlandaises à l’égard de la construction européenne ?
Des similitudes et des différences existent entre les opinions publiques des deux pays dans leur rapport à l’intégration européenne. Les enquêtes Eurobaromètres qui permettent de suivre depuis de nombreuses années l’état des opinions sur l’Europe montrent que les Néerlandais sont globalement plus favorables à l’intégration européenne que les Français. Au printemps de 2004, 64% des Néerlandais déclarent que l’appartenance de leur pays à l’Union européenne est une bonne chose, 54% que les Pays Bas ont tiré bénéfice de cette appartenance ; à la même date, seuls 43% et 46% des Français le déclarent. De manière récurrente dans le temps, ces deux indicateurs de soutien donnent des résultats plus favorables à l’intégration européenne aux Pays Bas qu’en France.
Les opinions publiques des deux pays ont néanmoins connu, depuis la période des ratifications du Traité de Maastricht, des évolutions assez semblables, en fait connues par la plupart des pays membres de l’Union européenne : alors qu'au printemps 1991, 72% des Européens (un peu plus de 70% alors en France et près de 90% aux Pays Bas) disaient que l'appartenance de leur pays à l'Union européenne était une bonne chose, seulement 48% pensent de même au printemps 2004. Et si 59% des européens affirmaient au printemps 1991 que leur pays avait bénéficié de son appartenance, ils ne sont plus que 47% quatorze ans plus tard. Il faut cependant noter que 1990/91 représentait un point haut, encore jamais atteint, dans les attitudes favorables à la construction européenne.
La France comme les Pays Bas ont vu, au cours de la décennie et demie qui vient de se passer, des évolutions à la baisse des opinions favorables à l’Europe, notamment entre 1992 et la fin des années quatre-vingt dix: les clivages produits par les débats autour du Traité de Maastricht, la période de crise économique qu’ont connu ces pays au cours de cette période, la crise de la vache folle, la guerre au Kosovo, la démission de la Commission Santer en mai 1999 sont autant d’éléments qui ont pesé sur les perceptions des opinions publiques vis-à-vis de l’intégration européenne. Dans une période plus récente, les opinions publiques des deux pays ont connu des évolutions plus différenciées, la baisse des opinions favorables à l’intégration européenne se prolongeant davantage aux Pays Bas dans un contexte de débats et d’inquiétudes sur l’Euro et l’élargissement de l’Union européenne.
Les référendum du 29 mai et du 1er juin 2005 ont-ils traduit des inquiétudes et des craintes différentes dans les deux pays ?
Le soutien diffus à l’Europe que ces deux indicateurs (l’appartenance à l’UE comme une bonne chose et le bénéfice que le pays en a retiré) de l’Eurobaromètre mesurent ne constitue qu’une facette des opinions et attitudes. Pour comprendre le rapport des citoyens à l’intégration européenne, il faut tenir compte d’autres facettes qui expliquent davantage ce qui s’est passé le 29 mai en France et le 1er juin aux Pays Bas. Revenons au printemps de 2004 : l’enquête Eurobaromètre mesure alors les craintes qu’inspirent aux citoyens les développements de l’intégration européenne. Encore une fois, des similitudes et des différences existent entre les deux pays. Les Français sont avant tout inquiets par les transferts d’emplois vers d’autres pays de membres de l’Union où l’on produit moins cher (83% des Français déclarent craindre cela), les difficultés pour les agriculteurs (73%), la contribution budgétaire de la France au budget de l’Union et les conséquences de l’intégration européenne sur la perte des avantages sociaux (68% et 64%). Ce sont bien les délocalisations et les craintes en matière de « modèle social français » qui marquent l’opinion française dans sa perception des enjeux européens.
Retrouve-t-on ces peurs chez nos voisins néerlandais ?
Les Néerlandais partagent les inquiétudes des Français sur ces points mais dans une moindre mesure. En revanche, ils se montrent nettement plus inquiets que les Français en termes de perte d’influence des petits Etats en Europe (62% disent craindre cette perte contre 51% en France), de déclin de l’usage de leur langue (42% contre 35% en France), de perte de l’identité culturelle et nationale (45% contre 38% en France). D’autres données confirment que les Français, au seuil de voter le 29 mai 2005, craignent davantage que les Néerlandais les conséquences économiques de l’intégration européenne tandis que ceux-ci craignent plus encore ses conséquences identitaires : pour 39% des Français l’Europe signifie la diversité culturelle contre 17% au Pays Bas ; pour 26% des Français l’Europe signifie le chômage contre seulement 16% aux Pays Bas. Pour les Néerlandais, le sentiment d’une perte d’influence, d’une remise en cause de la place des Pays Bas dans l’Europe élargie, s’est additionné à un sentiment de perte de maîtrise sur les conséquences économiques et migratoires de l’Europe.
La question de l'immigration a donc eu son importance ?
Oui, les conséquences des développements de l’intégration européenne en termes de contrôle des frontières, de développement du trafic de drogue et du crime organisé, d’immigration préoccupent davantage encore les Néerlandais que les Français. Les Néerlandais, au seuil de voter le 1er juin, se représentent l’Union européenne comme une bureaucratie (32% associent l’UE à une « bureaucratie ») qui ne permet plus à leur pays de faire entendre sa voix et de le protéger vis-à-vis d’une immigration perçue comme non maîtrisée : 60% déclarent que la voix des Pays Bas compte dans l’Union européenne (contre 78% des Français qui pensent que la voix de la France compte) et seuls 23% pensent que leur pays va avoir dans un proche futur plus d’influence au sein de l’UE (contre 40% des Français). On voit ici que le vote Non aux Pays Bas comporte, comme en France, différentes dimensions mais pas exactement les mêmes qu’en France: on a pu à la fois reprocher à l’UE ses conséquences en termes de contrôle des frontières et de développement de la criminalité et craindre la remise en cause par Bruxelles des politiques « libérales » conduites dans des domaines comme l’usage des drogues douces, le mariage homosexuel ou l’euthanasie.
Au-delà des différences, les opinions publiques des deux pays étaient inquiètes des conséquences de l’Europe sur des dimensions socio-économiques et culturelles importantes. Ces inquiétudes ont été amplifiées dans leurs conséquences sur le vote par la perception d’un climat économique difficile. Même si le taux de chômage est plus nettement faible aux Pays Bas qu’en France, les Néerlandais déclarent néanmoins au printemps de 2004 des inquiétudes sur la détérioration du climat économique au cours des douze derniers mois et pour les douze prochains - ainsi que des inquiétudes, plus marquées qu’en France, sur leur situation économique personnelle. Ce climat d’inquiétudes économiques s’est cristallisé en France sur la question du chômage (58% citent le chômage comme l’un des enjeux les préoccupant, seulement 31% aux Pays Bas) ; sans être exclue des préoccupations des Néerlandais, la question du chômage est nettement moins importante que celle de l’Euro et de l’inflation qu’on lui attribue aux Pays Bas. Les Néerlandais étaient par ailleurs très attachés au Florin et n’ont pas forcément bien digéré son remplacement par l’Euro. L’élargissement de l’Union a par ailleurs nettement plus inquiété les Français que les Néerlandais, mais ceux-ci se sont montrés très inquiets comme les Français sur les élargissements futurs, notamment la question de la Turquie.
La victoire du Non traduit-elle une crise politique dans les deux pays ?
Il est évident que la France et les Pays Bas traversent une période de grave crise politique que les résultats des 29 mai et 1er juin 2005 reflètent. Cette crise s’était déjà exprimée en France par et depuis le 21 avril 2002 et les conditions de la réélection de Jacques Chirac. On en connaît les principales manifestations : votes sanctions contre le gouvernement à répétition en 2004, recompositions pas encore achevées au sein des deux blocs à gauche et à droite, crise interne au FN, pouvoir exécutif impopulaire et affaibli. Les Pays Bas, depuis les élections législatives de 2002 (précédées par l’assassinat de Pim Fortuyn, la LPF, le parti qu’il avait fondé trois mois avant, obtenant 17% des voix), sont plongés dans une crise plus forte encore qu’en France. Les thèmes de la sécurité et de l’immigration ont gagné une certaine respectabilité et ont été repris par la plupart des grands partis. Une période d’instabilité s’est ouverte depuis trois ans : élections législatives en 2002, en 2003, dissensions au sein de la coalition au pouvoir et des partis d’opposition. Le gouvernement actuel (coalition de trois partis : le CDA, dont le leader, Balkenende est premier ministre, le VVD et D66) a repris à son compte les thématiques sécuritaires qui préoccupent tant l’électorat néerlandais aujourd’hui.
L’assassinat du cinéaste Théo Van Gogh et ses suites (menaces de mort sur une députée) a également fortement traumatisé l’opinion publique néerlandaise. Le référendum du 1er juin, outre les inquiétudes associées aux conséquences des développements de l’intégration européenne s’est donc déroulé dans un contexte politique très lourd de crise et d’inquiétudes sur les questions de la sécurité et de l’immigration. Le chef du gouvernement néerlandais, comme Jean-Pierre Raffarin, a battu des records d’impopularité. Le malaise d’une coupure profonde entre des élites politiques acquises aux conséquences d’une Europe intégrée et d’une économie mondialisée et des citoyens inquiets des conséquences de ce contexte sur leurs vies quotidiennes s’est accentué aux Pays Bas comme en France. Ce contexte d’inquiétudes perdure depuis plusieurs années même si sa traduction électorale s’est modifiée depuis le coup de tonnerre du printemps 2002. Aux élections européennes de juin 2004 la LPF s’est effondrée mais la coalition au pouvoir a été, comme en France, sanctionnée. Le relatif succès de la liste Europa Transparent (deux sièges), liste eurosceptique de droite, manifestait déjà une forme de plus grand rejet de l’intégration européenne qu’auparavant. Dans les deux pays, les résultats du référendum s’inscrivent dans une séquence politique et électorale qui ne pouvait jouer en faveur du vote Oui. L’équation conduisant à un rejet de la Constitution européenne comportait à peu près tous les termes suffisants et nécessaires dans les deux pays.
Au-delà des appréciations différentes portées sur l’Europe par leurs opinions publiques et des conditions de leur crise politique, la France et les Pays Bas ont montré le 29 mai et le 1er juin que l’on pouvait faire adhérer les citoyens au projet européen lorsque le climat social et politique inquiète ou, pire, traumatise : c’est un ensemble de facteurs mélangeant vote sur l’Europe et vote sur le contexte national qui explique les résultats. Le débat français s’est davantage porté sur le caractère supposé « libéral » de la Constitution, le débat néerlandais davantage sur les questions d’identité nationale, d’immigration, de conséquences sociétales. Mais les deux débats ont constitué des variations sur un thème commun : le sentiment dans l’opinion publique d’un processus d’intégration européenne non maîtrisé et dont les principales étapes récentes n’avaient pas fait l’objet d’un choix associant les citoyens.
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