© INTERNEtf1.fr : La Belgique célèbre jeudi une fête nationale un peu particulière puisque 2005 est le 175e anniversaire de son indépendance. Mais, avec les conflits incessants entre les communautés flamande et wallonne, existe-t-il encore une nation belge ?
Geert van Istendael : Le sentiment patriotique n'est pas très développé chez les Belges. Chez nous, le patriotisme se définit en creux : nous savons ce que nous ne sommes pas. Bien qu'on crie en Flandre "que la Belgique crève" depuis des décennies, la majorité des Flamands refuserait le rattachement aux Pays-Bas, voire même l'indépendance de la région. Et, du côté wallon, les rattachistes à la France restent ultraminoritaires. Tous les sondages continuent de montrer que les habitants de ce pays se sentent d'abord Belges, puis attachés à leur ville - Liège, Bruxelles ou Gand. Les festivités du 175e anniversaire remportent un beau succès des deux côtés du pays.
tf1.fr : Le ciment national serait donc culturel ?
G.v.I. : Si vous parlez d'une culture de la fête, sans doute. Nous nous rassemblons parfois aussi autour du sport, bien que nous ne brillions plus au Tour de France et que notre football soit le pire du monde. Sinon, il y a deux communautés plutôt indifférentes l'une à l'autre. Ce n'est pas un fait nouveau. Les jeunes néerlandophones privilégient de plus en plus l'anglais comme seconde langue. Quant aux Wallons, s'ils étudient le flamand, c'est dans l'espoir d'obtenir un emploi. Je constate toutefois une volonté dans le monde culturel de jeter des ponts dans les arts et la littérature entre les deux communautés. Ce sont des initiatives privées, il n'y a pas d'accord culturel officiel entre Flamands et Wallons.
tf1.fr : Les deux populations paraissent se contenter d'une cohabitation dans l'indifférence mutuelle. Le monde politique non. Pourquoi ces poussées de fièvres communautaires ?
G.v.I. : Parce que c'est plus facile d'imputer à l'autre communauté la cause de tous les malheurs. Prenez le problème du financement de la Sécurité sociale. Plutôt que de l'analyser en termes de transferts financiers des riches vers les pauvres, comme dans les autres pays européens, les Belges se demandent qui des Flamands ou des Wallons mettront la main à la poche. Et certains demandent la scission de la Sécu… ce qui ne règlerait rien.
tf1.fr : Il existe pourtant un parti réellement séparatiste en Flandre et il récolte près d'un quart des voix.
G.v.I. : Le Vlaams Belang (ex Vlaams Blok) est effectivement séparatiste et républicain mais le secret de son succès, c'est la peur de l'étranger. Les études montrent que son électorat est globalement royaliste et attaché à la Belgique mais il vote pour lui par crainte de l'immigration. Ce parti pervertit tous les débats : il empêche les autres partis de parler sereinement des communautés linguistiques et des problèmes liés à l'immigration.
tf1.fr : Vous êtes donc optimiste sur l'avenir de la Belgique unie ?
G.v.I. : Je ne suis pas pessimiste. Il y a toujours eu des crises linguistiques dans ce pays. Trente-trois ans après sa création, certains en prédisaient déjà sa fin. Il n'est pas aisé de créer deux pays à partir d'un seul. Quand on parle de divorce, ça signifie que chacun part chez soi. Mais à l'échelle d'un pays comme la Belgique, où les communautés sont imbriquées, ça s'appelle de la purification. Alors je préfère la culture du compromis et la complexité du système institutionnel belge. Ce dernier fait école : les Sud-Africains s'ont venu s'en inspirer, notamment. Contrairement à la Tchécoslovaquie créée en 1918, la Belgique existait, bien avant le royaume de 1830, régie par les Espagnols au XVIe siècle . Et elle a continué d'exister sous occupation autrichienne, française, hollandaise et belge.
tf1.fr : Belge !?
G.v.I. : C'est une boutade mais qui montre l'aversion viscérale des Belges pour leur propre gouvernement. C'est peut-être un de leurs traits communs : ils acceptent mal le pouvoir et l'autorité. Il y a chez eux la coexistence d'une mentalité de petit bourgeois et d'anarchistes dans l'âme.
| "Le compromis à la belge doit faire école" |
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A lire : Le labyrinthe belge, Castor Astral, Escales du Nord, 296 pp., 19 euros
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