
Tf1.fr : Lorsque vous êtes arrivés à Rafiah Yam (ndlr : colonie laïque, la plus à l'Ouest du Goush Katif, en face de la frontière égyptienne) en 1989, qu'y avait-il ?
Socrate Soussan : Absolument rien, à part le sable. Nous n'étions que 8 familles (ndlr : il y en avait 26 avant le plan d'évacuation, soit environ 160 personnes). Tout est venu doucement. Lorsqu'un chardon poussait, on le laissait tellement on était contents. On n'entendait même pas les oiseaux. Aujourd'hui, il y en a beaucoup. J'ai notamment deux sortes de colibris qui viennent dans mon jardin. Nous avons également des fleurs toute l'année. Tout est beau ici, c'est vraiment un endroit extraordinaire, avec les palmiers, le coucher du soleil, la mer qui change de couleur constamment. On ne peut pas demander mieux. C'est le paradis.
Tf1.fr : Vous sentiez-vous menacés au début ?
S.S. : Non, pas spécialement. Il n'y avait quasiment pas de troubles. On faisait attention, c'est tout. Et dès qu'il se passait quelque chose, le peloton d'urgence de l'armée installé à proximité arrivait aussitôt.
"Mes ouvriers palestiniens sont mes amis"
Tf1.fr : Quand la situation s'est-elle dégradée ?
S.S. : A partir de la seconde Intifada et surtout en 2002. Les Palestiniens ont alors utilisé des moyens beaucoup plus "costauds". Il a fallu faire attention, notamment pour les enfants. Et malgré tout, nous n'étions jamais sûrs qu'il ne nous arrive rien. La présence de l'armée s'est renforcée, un grillage électronique a été installé autour de la colonie, en plus du radar qui était là depuis l'origine.
Mais, contrairement à d'autres implantations, nous n'avons jamais été victimes de tirs de roquettes ou de missiles, puisqu'ils risquaient en fait de tomber sur le village palestinien voisin. Il y a en revanche eu plusieurs tentatives d'infiltration, à environ 600 mètres de ma maison. Un militaire est mort lors d'une de ces attaques. Trois copains ont également été tués, mais c'est parce qu'ils avaient "fait les cons". Ma femme a vraiment très peur désormais et elle est contente de partir. Moi aussi d'ailleurs, même si j'aurais préféré rester.
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| Dix-huit ouvriers palestiniens au total TF1 |
Tf1.fr : Comment ont évolué vos relations avec vos ouvriers palestiniens (voir encadré) ?
S.S. : J'ai toujours eu de très bonnes relations avec eux, ce sont de bons copains. Par exemple, aujourd'hui, alors qu'il n'y a plus de travail dans mes serres, je garde jusqu'au bout mon contremaître et un autre employé.
Souvent, en arrivant du côté palestinien le matin, ils me disaient : "Socrate, fais attention, il y a du danger". Evidemment, parfois, ils étaient agressifs mais c'est normal puisque chez eux, c'est malheureusement un peu la loi de la jungle. Mais avec le temps, j'ai appris à leur parler, à les calmer.
"On ne peut pas rester à 8 000 face à 1,5 million d'Arabes"
Tf1.fr : Avez-vous hésité à accepter l'offre du gouvernement ?
S.S. : Non. Je suis pour le plan Sharon. Il ne faut pas être égoïste. Il faut partir. On ne peut pas continuer à rester à 8 000 avec en face un million et demi d'Arabes qui crèvent de faim, notamment des enfants. Ou alors il faut leur donner des avantages sociaux pour qu'ils puissent vivre décemment. De toute façon, on a signé les accords d'Oslo. Il faut les appliquer. Et puis, il ne faut pas se voiler la face : nous dépendons beaucoup sur le plan économique de l'Europe et des Etats-Unis. Que se passerait-il s'ils décidaient de ne plus nous livrer si nous ne faisions rien pour résoudre le conflit ?
Tf1.fr : Quelles ont été pour vous les compensations financières et matérielles ?
S.S. : Lundi, nous avons touché un premier acompte. Financièrement, même si je ne connais pas tout le détail puisque certains dossiers d'indemnités sont encore en cours, ce n'est néanmoins pas très intéressant. Cela ne suffit pas et nous allons d'ailleurs porter l'affaire devant les tribunaux. Aujourd'hui, j'ai une belle maison que j'ai agrandie moi-même. Mais elle ne vaut rien. De toute façon, je ne l'aurais pas vendue, elle est à moi. Ici, j'étais bien, j'étais heureux.
"Notre mobile home provisoire est fonctionnel"
Tf1.fr : Comment se passe votre relogement ? 
Des logements provisoires pour deux ans
TF1
S.S. : Après notre déménagement, à partir du lundi 16 août, nous allons habiter un mobile home provisoire de 90 m² à Nitsam, à environ 85 km au nord de Rafiah Yam. Il n'y a rien à redire sur la qualité, c'est vraiment fonctionnel (cliquez ici pour voir le reportage de l'envoyé spécial de TF1).
Conformément à la loi sur l'évacuation, notre loyer est déjà payé pour deux ans. Au total, il y aura 450 habitations de ce type pour reloger tout le monde. Et comme nous avons demandé à être regroupés par village, on va retrouver nos voisins de Rafiah Yam.
Pour la suite, le gouvernement a tout prévu pour que nous menions une vie normale. De ce point de vue, même si le plan a été imposé, il n'y a rien redire également : il y aura des écoles, des dispensaires, des terrains de jeux…Et puis, nous sommes toujours près de la mer, à environ 2,5 kilomètres.
Tf1.fr : Vous avez donc deux ans pour trouver une "vraie" maison.
S.S. : Tout à fait. A priori, nous allons tous nous regrouper pour faire construire des lotissements collectifs. Et nous savons que le gouvernement nous aidera : si au bout des deux ans nous sommes toujours dans les mobile homes, il devra en effet verser 1 000 dollars tous les mois à chaque famille. Multiplier ce chiffre par 450, ça fait beaucoup.
Tf1.fr : Que va devenir votre maison de Rafiah Yam ?
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| Les maisons de Rafiah Yam seront certainement détruites |
S.S. : Je ne sais pas, mais je pense qu'elle va être détruite, comme les autres. C'est dommage car ce sont de très belles infrastructures qui valent des millions.
Mais il est inimaginable pour le gouvernement d'y voir flotter le drapeau du Hamas et qu'elles soient ensuite distribuées aux auteurs d'attentats. Et puis, d'un côté pratique, il vaut mieux reconstruire des maisons en hauteur pour y loger le maximum de monde
"Les colons religieux bluffent"
Tf1.fr : Comment envisagez-vous votre avenir professionnel ?
S.S. : Pour moi et les autres agriculteurs, c'est un peu compliqué. Les employés ont déjà retrouvé un emploi et les plus âgés ont bénéficié de retraites anticipées. Mais moi, je n'ai pas l'intention de redevenir simple employé. D'ailleurs, qui voudrait de moi à bientôt 50 ans ? Je vais donc essayer de continuer de vivre de la pêche et des serres. J'ai déjà mon idée, mais il faudra que j'aille reconnaître les fonds marins et les sols avant de me lancer.
Ensuite, ça dépendra si je peux faire venir des employés palestiniens qui seront désormais beaucoup plus loin et combien je devrai les payer. Et cela ne marchera qu'à une seule condition : la paix. Quoi qu'il en soit, il nous faut un boulot sinon nous deviendrons des parasites.
Tf1.fr : Craignez-vous des affrontements entre les colons et l'armée ?
S.S. : Je pense qu'il y en aura, mais très peu, et ce ne sera que symbolique. Les plus religieux bluffent (cliquez ici pour voir l'interview d'un colon qui refuse de partir). Evidemment, certains, surtout les plus jeunes, se sont pris au jeu. Mais plus que des affrontements, j'ai surtout peur qu'ils ne bloquent les routes pour empêcher les camions de sortir du Goush Katif. De toute façon, sans ravitaillement, la situation se calmera d'elle-même. Personnellement, si j'étais eux, je partirais groupés, et en silence. L'impact serait bien plus important.
Comment Socrate est devenu colon | ||
Dans un premier temps, Socrate est employé dans les serres des autres colons pour "apprendre le métier". Fan de plongée, il commence ensuite à vendre les poissons qu'il pêche lors de ses sorties en mer. En 1998, il monte ses propres serres en revendant ce qu'il possédait à Beersheva. "Je les ai agrandies et modernisées petit à petit" lance-t-il, fièrement. |
(photo d'ouverture : la famille Soussan, Socrate, Brigitte et leurs deux enfants)
A voir aussi : après son interview au 20h de TF1 le 1er août, Socrate Soussan a retrouvé sa mère, dont il était séparé depuis plus de 40 ans. Cliquez ici pour voir leurs "retrouvailles".
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