Gaza : "Ici, c'est le paradis. Mais il faut partir"

Par Propos recueillis par Fabrice AUBERT, le 11 août 2005 à 06h45 , mis à jour le 16 août 2005 à 09h38

L'évacuation des colons juifs de Gaza a débuté lundi. Socrate Soussan, maraîcher, est l'un des rares Français installés sur place. Avant de partir, il raconte à tf1.fr pourquoi il accepte de tirer un trait sur plus de quinze ans de sa vie.

gaza socrate soussan famille

Tf1.fr : Lorsque vous êtes arrivés à Rafiah Yam (ndlr : colonie laïque, la plus à l'Ouest du Goush Katif, en face de la frontière égyptienne) en 1989, qu'y avait-il ?
Socrate Soussan : Absolument rien, à part le sable. Nous n'étions que 8 familles (ndlr : il y en avait 26 avant le plan d'évacuation, soit environ 160 personnes). Tout est venu doucement. Lorsqu'un chardon poussait, on le laissait tellement on était contents. On n'entendait même pas les oiseaux. Aujourd'hui, il y en a beaucoup. J'ai notamment deux sortes de colibris qui viennent dans mon jardin. Nous avons également des fleurs toute l'année. Tout est beau ici, c'est vraiment un endroit extraordinaire, avec les palmiers, le coucher du soleil, la mer qui change de couleur constamment. On ne peut pas demander mieux. C'est le paradis.

Tf1.fr : Vous sentiez-vous menacés au début ?
S.S. : Non, pas spécialement. Il n'y avait quasiment pas de troubles. On faisait attention, c'est tout. Et dès qu'il se passait quelque chose, le peloton d'urgence de l'armée installé à proximité arrivait aussitôt.

"Mes ouvriers palestiniens sont mes amis"

Tf1.fr : Quand la situation s'est-elle dégradée ?
S.S. : A partir de la seconde Intifada et surtout en 2002. Les Palestiniens ont alors utilisé des moyens beaucoup plus "costauds". Il a fallu faire attention, notamment pour les enfants. Et malgré tout, nous n'étions jamais sûrs qu'il ne nous arrive rien. La présence de l'armée s'est renforcée, un grillage électronique a été installé autour de la colonie, en plus du radar qui était là depuis l'origine.

Mais, contrairement à d'autres implantations, nous n'avons jamais été victimes de tirs de roquettes ou de missiles, puisqu'ils risquaient en fait de tomber sur le village palestinien voisin. Il y a en revanche eu plusieurs tentatives d'infiltration, à environ 600 mètres de ma maison. Un militaire est mort lors d'une de ces attaques. Trois copains ont également été tués, mais c'est parce qu'ils avaient "fait les cons". Ma femme a vraiment très peur désormais et elle est contente de partir. Moi aussi d'ailleurs, même si j'aurais préféré rester.

Dix-huit ouvriers palestiniens au total 
TF1

Tf1.fr : Comment ont évolué vos relations avec vos ouvriers palestiniens (voir encadré) ?
S.S. :  J'ai toujours eu de très bonnes relations avec eux, ce sont de bons copains. Par exemple, aujourd'hui, alors qu'il n'y a plus de travail dans mes serres, je garde jusqu'au bout mon contremaître et un autre employé. 

Souvent, en arrivant du côté palestinien le matin, ils me disaient : "Socrate, fais attention, il y a du danger". Evidemment, parfois, ils étaient agressifs mais c'est normal puisque chez eux, c'est malheureusement un peu la loi de la jungle. Mais avec le temps, j'ai appris à leur parler, à les calmer. 

"On ne peut pas rester à 8 000 face à 1,5 million d'Arabes"

Tf1.fr : Avez-vous hésité à accepter l'offre du gouvernement ? 
S.S. : Non. Je suis pour le plan Sharon. Il ne faut pas être égoïste. Il faut partir. On ne peut pas continuer à rester à 8 000 avec en face un million et demi d'Arabes qui crèvent de faim, notamment des enfants. Ou alors il faut leur donner des avantages sociaux pour qu'ils puissent vivre décemment. De toute façon, on a signé les accords d'Oslo. Il faut les appliquer. Et puis, il ne faut pas se voiler la face : nous dépendons beaucoup sur le plan économique de l'Europe et des Etats-Unis. Que se passerait-il s'ils décidaient de ne plus nous livrer si nous ne faisions rien pour résoudre le conflit ?

Tf1.fr : Quelles ont été pour vous les compensations financières et matérielles ?
S.S. : Lundi, nous avons touché un premier acompte. Financièrement, même si je ne connais pas tout le détail puisque certains dossiers d'indemnités sont encore en cours, ce n'est néanmoins pas très intéressant. Cela ne suffit pas et nous allons d'ailleurs porter l'affaire devant les tribunaux. Aujourd'hui, j'ai une belle maison que j'ai agrandie moi-même. Mais elle ne vaut rien. De toute façon, je ne l'aurais pas vendue, elle est à moi. Ici, j'étais bien, j'étais heureux.

"Notre mobile home provisoire est fonctionnel"

Tf1.fr : Comment se passe votre relogement ?  

Des logements provisoires pour deux ans
TF1

S.S. : Après notre déménagement, à partir du lundi 16 août, nous allons habiter un mobile home provisoire de 90 m² à Nitsam, à environ 85 km au nord de Rafiah Yam. Il n'y a rien à redire sur la qualité, c'est vraiment fonctionnel (cliquez ici pour voir le reportage de l'envoyé spécial de TF1).

Conformément à la loi sur l'évacuation, notre loyer est déjà payé pour deux ans. Au total, il y aura 450 habitations de ce type pour reloger tout le monde. Et comme nous avons demandé à être regroupés par village, on va retrouver nos voisins de Rafiah Yam.

Pour la suite, le gouvernement a tout prévu pour que nous menions une vie normale. De ce point de vue, même si le plan a été imposé, il n'y a rien redire également : il y aura des écoles, des dispensaires, des terrains de jeux…Et puis, nous sommes toujours près de la mer, à environ 2,5 kilomètres.

Tf1.fr : Vous avez donc deux ans pour trouver une "vraie" maison.
S.S. : Tout à fait. A priori, nous allons tous nous regrouper pour faire construire des lotissements collectifs. Et nous savons que le gouvernement nous aidera : si au bout des deux ans nous sommes toujours dans les mobile homes, il devra en effet verser 1 000 dollars tous les mois à chaque famille. Multiplier ce chiffre par 450, ça fait beaucoup.

Tf1.fr : Que va devenir votre maison de Rafiah Yam ?

Les maisons de Rafiah Yam
seront certainement détruites 

S.S. : Je ne sais pas, mais je pense qu'elle va être détruite, comme les autres. C'est dommage car ce sont de très belles infrastructures qui valent des millions.

Mais il est inimaginable pour le gouvernement d'y voir flotter le drapeau du Hamas et qu'elles soient ensuite distribuées aux auteurs d'attentats. Et puis, d'un côté pratique, il vaut mieux reconstruire des maisons en hauteur pour y loger le maximum de monde

"Les colons religieux bluffent"

Tf1.fr : Comment envisagez-vous votre avenir professionnel ?
S.S. : Pour moi et les autres agriculteurs, c'est un peu compliqué. Les employés ont déjà retrouvé un emploi et les plus âgés ont bénéficié de retraites anticipées. Mais moi, je n'ai pas l'intention de redevenir simple employé. D'ailleurs, qui voudrait de moi à bientôt 50 ans ? Je vais donc essayer de continuer de vivre de la pêche et des serres. J'ai déjà mon idée, mais il faudra que j'aille reconnaître les fonds marins et les sols avant de me lancer. 

Ensuite, ça dépendra si je peux faire venir des employés palestiniens qui seront désormais beaucoup plus loin et combien je devrai les payer. Et cela ne marchera qu'à une seule condition : la paix. Quoi qu'il en soit, il nous faut un boulot sinon nous deviendrons des parasites.

Tf1.fr : Craignez-vous des affrontements entre les colons et l'armée ?
S.S. : Je pense qu'il y en aura, mais très peu, et ce ne sera que symbolique. Les plus religieux bluffent (cliquez ici pour voir l'interview d'un colon qui refuse de partir). Evidemment, certains, surtout les plus jeunes, se sont pris au jeu. Mais plus que des affrontements, j'ai surtout peur qu'ils ne bloquent les routes pour empêcher les camions de sortir du Goush Katif. De toute façon, sans ravitaillement, la situation se calmera d'elle-même. Personnellement, si j'étais eux, je partirais groupés, et en silence. L'impact serait bien plus important.

Comment Socrate est devenu colon


Commerçant à Mulhouse, il rejoint Brigitte en Israël en 1984. Ils vivent à Beersheva, où Socrate travaille comme éclairagiste dans un théâtre. "Au bout de quelques années, j'ai songé à rentrer en France où je gagnais en fait mieux ma vie. C'est à ce moment que ma femme a vu un prospectus proposant de s'installer à Gaza. Le gouvernement recherchait notamment des non religieux pour créer une nouvelle colonie" explique-t-il. Profitant de l'opportunité et des subventions, le couple saute le pas et déménage à Rafiah Yam en 1989. Leur maison fait alors 89 m² -aujourd'hui, grâce aux travaux réalisés au fil du temps, elle mesure 286 m².  

Socrate Soussan dans ses serres
TF1

Dans un premier temps, Socrate est employé dans les serres des autres colons pour "apprendre le métier". Fan de plongée, il commence ensuite à vendre les poissons qu'il pêche lors de ses sorties en mer. En 1998, il monte ses propres serres en revendant ce qu'il possédait à Beersheva. "Je les ai agrandies et modernisées petit à petit" lance-t-il, fièrement.

Avant l'évacuation, son exploitation s'étendait sur 1.000 m2 et il produisait environ 250 tonnes de tomates par an. En pleine saison, il employait jusqu'à vingt personnes, dix-huit Palestiniens et deux Thaïlandais. "C'était très rentable et je gagnais bien ma vie. Mais pour être à temps pour l'évacuation, j'ai été obligé de commencer à arracher des plants de tomates" se désole-t-il.

(photo d'ouverture : la famille Soussan, Socrate, Brigitte et leurs deux enfants)

A voir aussi : après son interview au 20h de TF1 le 1er août, Socrate Soussan a retrouvé sa mère, dont il était séparé depuis plus de 40 ans. Cliquez ici pour voir leurs "retrouvailles".

Par Propos recueillis par Fabrice AUBERT le 11 août 2005 à 06:45
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13 Commentaires

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  • Lucien, le 11/08/2005 à 17h44

    Bravo pour cet article qui montre les juifs israéliens sous un autre jour que celui de monstres assoiffés du sang des nouveaux nés. Gaza va devenir palestinien ; pour mémoire Gaza était un territoire égyptien !. Souhaitons que cela amène un jour la paix aux habitants de cette région. Le problème n'est pas seulement l'évacuation de la cisjordanie par Israël, mais aussi le renoncement à l'élimination d'Israël. Malheureusement beaucoup de pétrodollars risquent encore d'être dépensés pour arriver à cette fin en récompensant les familles des islamikazes.

  • (M), le 11/08/2005 à 15h51

    Tarek mon frère, ne dis pas que ce colon et les siens ont privé les Palestiniens de leurs terres : quand il s'est installé, il n'y avait que du sable; relis le début de l'article... et regarde les photos de la région il y a 20 ans ! un désert arride et vide.

  • Fabrice, le 11/08/2005 à 15h30

    La paix ce fera quand Israel arrêtera la colonisation en Cisjordanie.

  • Stephane, le 11/08/2005 à 13h49

    2 choses : Pour Abdel il ne faut pas oublier que Marwan Barghouti est un terroriste qui a organisé de nombreux attentats qui ont tués beaucoup de civils. Ce qui est riste c'est que toutes ces personnes soient obligés de quitter GAZA et leurs maisons, leur travail car s'ils restent ils vont se faire tuer et lyncher....c'est ca la PAIX???? Ils y a de nombreux arabes et palestiniens qui vivent en ISRAEL mais il est impossible aujourd'hui à un juif de vivre dans un pays islamiques... MERCI DE ME PUBLIER

  • Micky, le 11/08/2005 à 13h34

    A Abdel de Paris:"liberons d abord le 1er d entre eux...marwan barghouti" Tu demandes de liberer des teroristes?!Petit rappel d'histoire: Barghouti, est le chef du Tanzim, la branche armée du Fatah. Le Tanzim est connu pour lancer, via un sous-groupe appelé les Brigades de Martyrs d'al-Aqsa, des attentats-suicides sur le territoire israélien et contre les colonies de peuplement israéliennes. Mon cher Abdel, si tu penses que c'est avec ce genre de personnes que la "PAIX" peut avoir lieu, je t'invite à revoir la définiton de ce mot... Merci à la rédaction TF1 de me publier

  • Lo-Ran, le 11/08/2005 à 13h33

    A Abdel de Paris. Un rectificatif important : Marwan Barghouti, le chef du Fatah est il un saint homme ? Je cite un article de TF1.fr du 02/10/2002 où il est dit qu'il a "fourni un soutien logistique et financier aux 'Brigades' de sinistre réputation". C'est un logisticien du terrorisme et des attentats suicides contre les civils israéliens. Alors, toujours innocent le bonhomme ? Soyons sérieux voyons, Abdel de Paris ! Au passage, je reconnais que ses dernières activités étaient plus politiques que criminelles. Mais on doit assumer le sang qu'on a sur les mains ! Merci de publier cette information. Il ne faudrait pas absoudre des criminels !

  • Julien, le 11/08/2005 à 12h38

    Marwan barghtoui !!! si c'est CA l'exemple du palestinien lucide et juste, je vous rappelle que c'était le leader des brigades des martyrs d'al qaeda, et qu'il est en prison pour MEURTRE et TENTATIVE DE MEURTRE !! comme pacifiste, on fait mieux....

  • Tarek, le 11/08/2005 à 12h09

    Tous le monde s'accorde semble t il pour souligner l'honneteté de ce colon mais oublions nous qu'il savait en s'installant sur la bande de gaza qu'il privait de leur terres les palestiniens? il n'est jamais trop tard pour bien faire et souhaitons que ce retrait se poursuive ailleur... bonne chance en tous cas à tous les colons de bonne volonté..

  • Abdel, le 11/08/2005 à 11h23

    Voilà un israelien lucide et juste...laissons ces hommes là parler ...des palestiniens lucides et juste aussi il en existe...laissons les parler...liberons d abord le 1er d entre eux...marwan barghouti

  • Gérard DEMARECAUX, le 11/08/2005 à 10h39

    Superbe cette petite famille et bravo pour le courage qu'il entreprennent afin de tout reconstruire avec 2 enfants et quel bonheur pour cette maman de retrouver son fils et ses petits enfants GENIAL CE REPORTAGE.

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