© INTERNEAlain Chouet est l'ancien chef du Service de renseignement de sécurité de la DGSE, les services secrets français. Il a collaboré récemment à la rédaction de plusieurs revues traitant des problèmes de terrorisme, notamment "Questions internationales" de La Documentation française et "Politique étrangère" de l'Institut français des relations internationales.
Tf1.fr : Le lien idéologique entre Londres et Charm el-Cheikh est évident. En revanche, peut-on penser qu'il y a également un lien organisationnel, voire décisionnel, entre ces attentats ?
Alain Chouet : Je ne pense pas. Sur le plan opérationnel, il ne faut pas des mois pour préparer de telles actions et elles n'avaient nul besoin d'être coordonnées, chacune répondant à des stratégies et des objectifs différents et non liés. Donc il n'y avait pas besoin de "tête pensante" chargée de tout organiser.
Le Royaume-Uni, en tant qu'intervenant potentiel dans le monde arabe, est une cible permanente (comme les Etats Unis, la France et nombre d'autres pays "développés"). Il s'était prémuni du danger en sanctuarisant son territoire au début des années 90 en disant aux islamistes : "Faites ce que vous voulez chez nous à condition que ce ne soit pas contre nous". Cela a plutôt bien marché jusqu'en 2001. Après le 11 septembre, sous pression américaine, le gouvernement a révoqué ce marché. Il est ensuite intervenu en Irak, avant de traduire en justice le "grand patron" des Frères musulmans en Angleterre, Abou Hamza el-Masri. A partir de là, la réaction des Frères musulmans était inévitable. Et ils avaient de la main d'oeuvre potentielle à revendre du fait qu'on les avait laissé faire leur propagande pendant près de 15 ans.
En Egypte, la situation est différente. Les Frères musulmans cherchent à y prendre le pouvoir depuis l'assassinat de Sadate et la conjonction actuelle est importante pour eux : marquer leur présence quelques semaines avant la présidentielle et casser l'espèce d'accord informel en train de se réaliser entre la direction historique des vieillards de la Confrérie et le gouvernement. Dans cette optique, une campagne d'attentats est la meilleure solution.
Tf1.fr : Vous pointez du doigt les Frères musulmans. Or ceux-ci sont officiellement engagés dans le processus démocratique en Egypte.
A.C. : La vieille garde -celle des 80 ans- emprunte effectivement la voie légale, estimant que la violence ne lui permettra pas de prendre le pouvoir. Mais la "jeune génération" –celle des cinquantenaires comme al-Zawahiri- est sur une ligne totalement opposée, prenant notamment comme exemple le cas jordanien où les islamistes ont perdu de l'influence après leur participation au processus électoral.
"S'il est vivant, ben Laden doit faire profil bas dans sa cache"
Tf1.fr : Quel rôle joue désormais ben Laden dans tout ceci ?
A.C. : Il faudrait déjà savoir s'il est toujours vivant. S'il est, il doit plutôt faire profil bas dans sa cache. Al Qaïda a disparu pendant l'offensive américaine en Afghanistan. Ses membres survivants ou encore en liberté -ils sont très peu nombreux- se sont dispersés au Pakistan ou sont rentrés en Arabie saoudite. Cette organisation là est bien incapable d'organiser quoi que ce soit. Elle ne doit son existence qu'à l'insistance des journalistes occidentaux à la désigner à tout propos sans le moindre commencement d'évidence. Résultat : elle est devenue un "drapeau" dont s'affublent tous les aspirants terroristes d'inspiration islamiste, qu'ils aient ou non été en rapport avec l'organisation du temps de sa splendeur avant 2001. Egalement désigné par les Etats-Unis comme l'ennemi numéro 1, ben Laden a quant à lui été transformé en modèle, en père et en héros. Désormais, une simple rumeur sur quelque chose qu'il aurait dit se transforme en fatwa applicable immédiatement.
Tf1.fr : Dans ce cas, qui "dirige" les opérations actuelles ?
A.C. : Elles sont le fait de la mouvance Frères musulmans-Jamaa Islamiyya (dont Al Qaïda n'a été qu'une manifestation localisée et temporaire). C'est de cela qu'il faut parler et non d'une organisation mythique qui ne fait que dissimuler les véritables auteurs présents parmi nous dans les mosquées, les centres culturels, les écoles, les associations "caritatives" et autres "associations de bienfaisance".
Le problème de cette mouvance, c'est qu'il ne s'agit pas d'une organisation politico-militaire structurée et hiérarchisée. C'est une "confrérie" dont les membres agissent de façon collégiale et consensuelle. Chacun s'efforce à son niveau d'aller dans le sens de la stratégie globale décidée par la confrérie sans avoir à solliciter d'autorisation ou à rendre de compte. Au plus peut-il y avoir quelques éléments de concertation sur le timing des opérations mais ce n'est même pas obligatoire. Chaque "élément local", qui ne sera jamais pris les armes à la main, fait donc ce qu'il peut, comme il peut, quand il peut. Il utilise une "main d'œuvre" locale qu'il a réussi à "convertir" et à convaincre de se jeter dans la violence. Il ne se soucie pas de ce qu'elle deviendra car les exécutants (en général des amateurs de circonstance) ne sont jamais des professionnels de l'action armée clandestine. Ils sont donc considérés comme "jetables" et parfaitement remplaçables –d'où leur utilisation comme kamikazes.
"Faire sauter une bombe est à la portée de n'importe quel bidouilleur"
Tf1.fr : Les attentats de Londres ont en effet montré que les exécutants étaient des "locaux".
A.C. : Les candidats terroristes sont choisis dans la société d'accueil, parmi des personnes sans antécédents judiciaires ou policiers sérieux, et qui ont très peu voyagé. Cela renforce le mur d'incompréhension et de haine entre les communautés. Faire agir des exécutants "étrangers" risquerait à l'inverse de souder les communautés d'accueil et les communautés immigrées dans un front commun contre la violence. Ce type de recrutement est caractéristique des Frères musulmans.
Tf1.fr : La base arrière afghane ayant disparu, comment se fait désormais la "formation" des terroristes ?
A.C. : Il n'y en a pas vraiment besoin. Transporter une charge explosive dans un sac à dos et se faire sauter avec en semant les indices derrière soi comme le Petit Poucet ne demande ni formation particulière ni entraînement approfondi. Les recettes de cocktails explosifs traînent partout sur Internet et ne sont pas très difficiles à mettre en oeuvre si on n'est pas trop regardant sur la sécurité... ce qui est le cas des kamikazes. Mon fils sait mettre en route à distance une chaudière avec un téléphone portable, alors faire sauter une bombe par le même moyen est à la portée des bidouilleurs en herbe.
Ni les terroristes de Casablanca, ni ceux de Madrid, ni ceux de Londres, ni probablement ceux de Charm el-Cheikh, ne sont passés par des camps d'entraînement militaires. Certains ont simplement participé à des camps "idéologiques" ici ou là.
"Londres n'a coûté que quelques centaines d'euros"
Tf1.fr : Comment sont financées de telles attaques ?
A.C. : Une opération comme celle de Londres peut être évaluée à quelques centaines d'euros, celle de Charm el-Cheikh à quelques milliers. Pas besoin de se casser la tête pour trouver de telles sommes.
Ce qui coûte cher, c'est tout ce qui se trouve en amont et en aval : construction et entretien des mosquées et écoles fondamentalistes, salaires des imams et agents d'influence intégristes, prise en charge des familles des "martyrs"…. Et là on sait très bien d'où vient l'argent à travers les fondations et banques des pétromonarchies. Mais comme ce sont des transferts qui n'ont pas la violence comme objectif direct, ils ne tombent sous le coup d'aucune loi nationale ou internationale.
Tf1.fr : Pourquoi les pétromonarchies continuent-elles à financer, même involontairement, les Frères musulmans, alors qu'elles sont elles-mêmes ensuite désignées comme cible par la mouvance djihadiste ?
A.C. : Comme disait Lénine "le bourgeois est si cupide qu'il est prêt à vendre la corde qu'on lui passera au cou". C'est un peu la même chose. Pour asseoir leur autorité, les régimes du Golfe doivent protéger l'islam. Ils financent donc toutes sortes d'associations caricatives ou culturelles. Or au final, cet argent revient souvent aux Frères musulmans, car c'est la seule organisation vraiment structurée.
"Après le 11 septembre, la mouvance djihadiste doit faire dans le spectaculaire"
Tf1.fr : La mouvance djihadiste peut-elle lancer des attaques du même type en Europe dans un proche avenir, notamment si les poseurs de bombe sont des kamikazes ?
A.C. : Oui. L'utilisation des kamikazes est voulue et les futurs attentats seront la plupart du temps des attaques-suicides. Tout d'abord, cela évite que les auteurs laissent des traces, soient arrêtés et parlent. Ensuite, en les transformant en "martyrs", nul ne s'interroge sur la méthode et il n'y a pas de retour en arrière possible. Evidemment, trouver des "candidats" en Europe est plus difficile qu'au Moyen-Orient ou en Palestine. Les seize bombes découvertes à Londres jeudi dernier montrent d'ailleurs que des "exécutants" ont fait défaut. Cela prouverait également que l'action envisagée était bien plus imposante.
Après le 11 septembre, la mouvance djihadiste est d'ailleurs obligée de faire dans le spectaculaire, avec une surenchère dans la violence, le sang et le retentissement médiatique. Dans cette optique, des attentats fortement médiatisés et revenant à intervalles plus ou moins espacés mais réguliers sont un moyen économique et efficace. Les études d'opinion en Occident montrent que le temps de rémanence moyen de l'info chez ceux qui la reçoivent est de trois à cinq mois. Ce n'est donc pas la peine de se fatiguer à faire un attentat par jour. Trois à cinq mois entre deux opérations, sur toile de fond d'opérations quotidiennes en zones de conflit (Irak, Palestine, Afghanistan, etc.), constituent donc une bonne application de l'idéologie.
Tf1.fr : Qu'en est-il concrètement de la coordination anti-terroriste en Europe ? Les bonnes intentions se retrouvent-elles sur le terrain ?
A.C. : Contrairement aux idées reçues, la coordination anti-terroriste en Europe (ou entre l'Europe et les Etats-Unis), qu'elle soit judiciaire, policière ou de renseignement, fonctionne plutôt bien, voire très bien, quand elle s'applique à des personnes identifiées ou à des organisations hiérarchisées, structurées et professionnelles. Evidemment quand "ça marche", ce qui aurait pu se produire ne se produit pas et donc personne n'en parle...
Mais cette coopération internationale est bien sûr d'une utilité limitée quand les terroristes sont choisis dans la société d'accueil, comme c'est le cas actuellement.
Le site d'Alain Chouet
(e-tf1 n'est aucunement responsable des sites vers lesquels elle offre des liens externes)
Retour MYTF1
Chargement en cours...





