"La stratégie de Schröder est osée"

Par Propos recueillis par Fabrice AUBERT, le 21 septembre 2005 à 19h00 , mis à jour le 22 septembre 2005 à 16h39

Les grandes manoeuvres politiques ont commencé mercredi en Allemagne. Hans Stark, chercheur à l'Ifri, explique à tf1.fr que le chancelier sortant joue la montre en essayant de rallier à lui quelques députés libéraux pour éviter une "grande coalition" entre CDU et SPD.

schroder_buchenwaldGerhard Schröder rappelant la "responsabilité morale constante" du peuple allemand face au nazisme © DR

Hans Stark est chercheur au Comité d'études des relations franco-allemandes de l'Institut français des relations internationales. Il est également maître de conférences à l'Université Paris III.

Tf1.fr : La gauche dans son ensemble (SPD, Verts, Die Linke) est finalement majoritaire en voix. Pourtant la politique de Schröder a été vivement contestée pendant son 2e mandat.
Hans Stark : C'est justement pour cette raison que la gauche est majoritaire. Schröder a mené une politique "centriste" qui a provoqué une opposition à l'intérieur même du SPD et favorisé la montée de l'extrême gauche. La stagnation économique pèse lourd sur le budget des petits revenus (chômeurs, classes moyennes) et beaucoup craignent qu'une politique libérale profite surtout aux gros revenus. Les électeurs ont donc voulu marquer un cap à gauche, en obligeant le SPD à changer de politique ou en mettant en avant une extrême gauche qui l'obligerait à le faire, notamment à l'Est où l'identification au PDS (ndlr : ex-communistes) est très forte. Les Allemands ne sont tout simplement pas prêts pour une politique libérale radicale à l'anglaise. Il ne peut pas y avoir de "révolution thatchérienne" dans le pays.

Tf1.fr : Malgré tout, il est probable que la droite gouverne le pays, même appuyée par une partie de la gauche. La CDU pourra-t-elle alors appliquer son programme, notamment sa politique libérale ?
H.S : Non, et c'est là la contradiction du vote. La CDU possède plus de 450 000 voix d'avance sur le SPD, ce qui justifie logiquement son arrivée au pouvoir puisque c'est le parti le plus fort. Mais la gauche étant majoritaire, un gouvernement conservateur n'a pas de légitimité. Or la CDU a encore du mal à prendre en compte le vote protestataire est-allemand. Bref, une politique de réformes radicales ne sera pas soutenue. Si elle devient chancelière, Merkel ne pourra pas appliquer son programme : elle n'aura pas de majorité au Bundestag, encore moins dans la rue et même dans son propre camp puisque à la CSU (ndlr : la branche bavaroise de la CDU), certains veulent tenir compte des revendications de la classe moyenne.

Tf1.fr : L'Allemagne ne va-t-elle pas perdre du temps dans cette situation ?
H.S : Bien sûr. Pour l'instant, il n'y a pas de raison de paniquer : le gouvernement reste en place, le pouvoir n'est pas vacant, il n'y a pas de chaos. Ensuite, le chancelier, quel qu'il soit, s'adaptera aux électeurs et mènera une politique la plus consensuelle possible, basée sur le plus petit dénominateur commun. L'avancée dans les réformes sera lente, tout le monde attendant les prochaines élections. Mais, bien que cela signifie deux ou trois ans de perdus, il est totalement inconcevable de convoquer de nouvelles élections immédiatement. Il faut respecter les électeurs.

"La 'Jamaïque' et le 'feu tricolore', trop dangereux pour les Verts et les libéraux"

Tf1.fr : L'élection décalée de Dresde, où trois sièges seront en jeu le 2 octobre, peut-elle faire pencher la balance ?
H.S : Non, l'écart entre CDU et SPD est de 450 000 voix, or il n'y a qu'environ 200 000 inscrits. Au mieux, le SPD grignotera un siège alors qu'il en a trois de moins actuellement.

Tf1.fr : Parmi les scénarios de coalition, lequel est le plus probable et pourrait permettre à l'Allemagne d'être gouvernable ?
H.S :
Tout est possible sauf une alliance entre CDU et extrême gauche. Evidemment, le scénario le plus probable est la "grande coalition" CDU/SPD. Reste à savoir avec quel chancelier : Schröder, Merkel ou aucun des deux ? Dans cette configuration, le chancelier est logiquement issu du parti le plus fort. Le SPD ne pourra donc être que numéro 2 : le combat de Schröder pour garder sa place est perdu d'avance si les négociations avec la CDU aboutissent. Mais il est certain que le SPD n'acceptera cette configuration que si Merkel passe également la main.

Ensuite, il reste la possibilité des deux coalitions "tricolores". Je ne pense pas que les Verts s'aventureront dans celle dite de la "Jamaïque" avec la CDU et les libéraux du FDP (ndlr : coalition baptisée ainsi en raison de la couleur des trois partis : vert, noir et jaune). Ils perdraient beaucoup trop d'électeurs dans les mois à venir. Or, en Allemagne, il y a toujours des élections dans les Länder dont les résultats ont un retentissement national. Avec une telle alliance, les écolos s'éparpilleraient un peu partout -tout le monde est un peu écolo en Allemagne- et Die Linke (ndlr : l'extrême gauche) récupérerait les pacifistes.

Le problème est quasiment le même pour le FDP dans une coalition du "feu tricolore" (jaune-rouge-vert) avec le SPD et les Verts. Même si certains points de vue (minorités, immigration) se rapprochent, les divergences économiques sont trop importantes. Il perdrait alors beaucoup trop d'électeurs au profit de la CDU et risquerait, comme les Verts pour la "Jamaïque", de passer en dessous de la barre des 5% qui implique la disparition.

"Schröder essaye de gagner du temps"

Tf1.fr : En revendiquant la chancellerie, Schröder bluffe-t-il pour ensuite se retirer en échange du départ de Merkel ?
H.S : Il veut avant tout éviter une "grande coalition" où le SPD aurait beaucoup plus à perdre que la CDU. La politique centriste qui en résulterait aurait en effet pour conséquence de nouvelles pertes d'électeurs au profit de l'extrême gauche. En fait, malgré les critiques, le SPD a profité de la présence médiatique de Schröder et sans lui, le parti ne serait plus le même. Son intérêt est donc de diriger une coalition avec les libéraux. Schröder essaye ainsi de gagner du temps pour récupérer quelques députés du FDP excédés d'être dans l'opposition, en misant sur un désaveu de son leader, Guido Westerwelle. Cela reste néanmoins une stratégie osée.

Tf1.fr : Die Linke peut-il également faire pencher la balance en faveur du SPD ?
H.S : Oui, à condition que le SPD concède de considérables avancées en lui assurant de revoir l'"Agenda 2010" et en axant sa politique vraiment à gauche. Le SPD est capable de le faire, même si la crédibilité de Schröder en prendrait un coup, notamment en raison de sa querelle personnelle avec Oskar Lafontaine. C'est justement intéressant de voir jusqu'où il est prêt à aller pour rester au pouvoir. L'autre solution pour l'extrême gauche : soutenir un gouvernement de gauche sans Schröder.

"Schröder, chancelier minoritaire, serait un 'roi fainéant'"

Tf1.fr : Qui pourrait remplacer Merkel et Schröder en cas de "grande coalition" ?
H.S : Pour la CDU, il y a deux figures principales : Roland Koch, ministre-président de Hesse depuis 6 ans avec la majorité absolue, ce qui est très rare, et Christian Wulff, ministre-président de Basse-Saxe, qu'il dirige avec le FDP. Ils sont tous les deux jeunes -la quarantaine- et ont fait toute leur carrière à la CDU où ils ont beaucoup de poids. Koch se situe sur la même ligne de Merkel tandis que Wulff est un peu plus modéré. En raison du mauvais résultat de la CSU, Edmund Stoiber n'a quasiment aucune chance.

A gauche, l'homme fort pour occuper la vice-chancellerie est Franz Müntefering, à la fois président du SPD et président du groupe parlementaire au Bundestag. C'est un proche de Schröder avec qui il travaille en parfaite harmonie. L'autre solution est Peer Steinbrück, ministre-président de Rhénanie-Westphalie, qui ne fait pas partie du gouvernement actuel.

Tf1.fr : Un gouvernement minoritaire avec un chancelier élu par le Bundestag à la majorité relative au 3e tour est-il possible ?
H.S : Oui, étant donné que l'élection a lieu à bulletin secret. Dans ce cas, Schröder pourrait être élu avec les voix de deux ou trois députés d'extrême gauche qui préfèrent encore un gouvernement SPD à la droite. Mais même s'il pourrait gouverner, sa situation au Bundestag serait très instable et il serait en outre confronté à une chambre haute largement à droite. Il ne serait donc qu'un "roi fainéant". Cette situation ne pourrait durer qu'un an ou deux avant de nouvelles élections anticipées. D'ailleurs, quel que soit le gouvernement, il ne pourra effectuer son mandat de quatre ans.

"Il y aura des élections anticipées d'ici deux ans"

Tf1.fr : Des coalitions SPD-CDU existent déjà au niveau régional et une alliance "Jamaïque" a même été tentée par le passé à Francfort. Pourquoi est-ce si dur de transposer ces schémas au niveau national ?
H.S : Tout simplement car le niveau régional et le niveau national ont leur propre spécificité. Par exemple, une alliance SPD-PDS est possible à l'Est, mais pas à l'Ouest, et encore moins au niveau fédéral. Chaque Land, voire chaque ville, a en fait sa logique : la droite est ainsi largement majoritaire en Bavière, tandis que Munich, sa capitale, est ancrée à gauche. A Francfort, la "Jamaïque" s'expliquait par le côté cosmopolite, multiculturel et universitaire de la ville.

Tf1.fr : Quelles conséquences à terme sur le couple franco-allemand et plus globalement sur la construction européenne ?
H.S : L'Allemagne sera plus axée sur ses questions intérieures que sur les problèmes internationaux, en dehors de grande crise comme le 11 septembre. Même si cette élection pèse moins que le "non" français à la Constitution européenne, le couple franco-allemand ne sort donc pas renforcé du vote. On ne sait pas vers quoi on va, or les phases de transition ne sont jamais propices à des projets qui recueillent l'unanimité chez les autres partenaires européens.

(photo : Gerhard Schröder)

Par Propos recueillis par Fabrice AUBERT le 21 septembre 2005 à 19:00
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3 Commentaires

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  • GERRO, le 22/09/2005 à 18h16

    Je pense que le grand perdant à la fin sera Guido Westwalle le président du FDP(Les libéraux).Car lorsque l'on gagne positivement les élèctions(%)on dirige. La coalition Rouge-Vert-Jaune était à mon avis la bonne solution.Or la grande coalition CDU_SPD risquerait de mettre à l'ombre pendant un bon moment les plus petis comme le FDP,LES VERTS. Une fois de plus lorsque l'on gagne ,on commande.

  • Ced, le 22/09/2005 à 17h49

    On voit clairement, aujourd'hui, qui est vraiment responsable de l'echeque europeen. Le couple francao/alemand qui ce sont pris pour les regulateur de l'europe ont fait du bon boulot. 50 ans de sur place a grande vitesse pour toujours n'avoir aucune constitution. C'est un record dans le genre, sur tout pour des pays soit disant puissant, hahahahahaha!!!!! Maintenant, il perd le pouvoir alors il va faire faire a l'alemagne du sur place a grande vitesse pendant quel;ques annees. Donc en gros il ne faut pas compter sur l'europe pour quoi que ce soit pour au moins jusqu'en 2010. La stagnation de l'europe va precipiter son declin. Vous croyez que le temps est mauvais, c'est a peine de la grizaille. Maintenant vous allez vous prendre Katrina economique et social. Vous allez avoir mal et pour des scielces. BRAVO!!!!

  • Citoyen, le 21/09/2005 à 21h57

    Schroeder qui hait la liberte du marche veut s'allier avec les liberaux pour garder son pouvoir. Que faut-il pour qu'on se rende compte que ces gens la (je parle des politiques sans convictions ni personalites) sont des gangsters qui meritent la corde? Je ne pense pas etre publie mais ca fait toujours plaisir de pouvoir denoncer anonymement la debilite de la democratie.

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