© afpArticle publié pour la première fois en décembre 2004, à l'occasion du sommet européen qui avait donné le feu vert aux négocations.
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Ahmet Insel est professeur à l'Université francophone de Galatasaray. Il est également l'un des animateurs de la revue politique intellectuelle de gauche "Birikim".
tf1.fr : Les Turcs se sentent-ils européens ?
Ahmet Insel : Ils se sentent tout d'abord Turcs, comme les Français se sentent Français avant de se sentir Européens. Mais il y a un vrai sentiment de proximité et d'affinités avec l'Europe, malgré la différence de religion. Les Turcs sont ainsi beaucoup plus proches des Européens que des Moyen-Orientaux. Ils s'impliquent donc beaucoup dans les débats d'adhésion. Ce n'est pas seulement un sujet réservé à la vie politique.
tf1.fr : Que représente l'Union européenne pour la société turque ?
A.I. : Une véritable force d'attraction. C'est une civilisation moderne vers laquelle elle est tournée depuis longtemps. Les Turcs la considèrent comme un modèle social et culturel attirant Cela ne signifie pas pour autant qu'ils sont prêts à devenir chrétiens pour intégrer l'UE.
L'Europe représente également une aire de stabilité politique et démocratique. Et comme pour les dix nouveaux pays membres, il ne faut pas nier un attrait économique. Mais ce n'est pas seulement une demande de pauvres pour entrer dans un club de riches et bénéficier de subventions. L'union douanière répond déjà à ces besoins. Cela va au-delà. Il s'agit surtout d'ancrer et d'intégrer le pays dans l'espace économique européen pour que les entreprises européennes s'installent en Turquie et y investissent directement.
tf1.fr : Comment la jeunesse turque voit-elle l'Europe ?
A.I. : Elle se sent bien sûr plus universaliste que ses aînés. Elle est plus ouverte aux influences étrangères. Elle est donc très désireuse d'intégrer l'UE. Pas spécialement pour circuler librement en Europe mais surtout pour sortir du provincialisme. Elle aspire à être en phase avec la jeunesse européenne. On le voit depuis que la Turquie fait partie du programme d'échanges d'étudiants "Socrate". Cela bouleverse les Universités qui se battent pour envoyer leurs étudiants à l'étranger et pour faire venir les étudiants étrangers.
"Ils ne veulent pas de nous car nous sommes musulmans"
tf1.fr : Comment la société turque vit-elle les réticences à son adhésion ?
Comme une douche froide. Depuis plusieurs années, nous multiplions les réformes dans tous les domaines, c'est une vraie "révolution silencieuse". Mais plus on s'approche des Européens, plus ils s'éloignent de nous, surtout ceux qui apparaissaient comme de fervents partisans de notre adhésion.
Comme une douche froide. Depuis plusieurs années, nous multiplions les réformes dans tous les domaines, c'est une vraie "révolution silencieuse". Mais plus on s'approche des Européens, plus ils s'éloignent de nous, surtout ceux qui apparaissaient comme de fervents partisans de notre adhésion.
La position française crée ainsi une véritable incompréhension. Les Turcs ne comprennent pas les sondages d'opinion. Il y a une interrogation existentielle qui se résume ainsi : "Ils ne veulent pas de nous car nous sommes musulmans". Le "Non à la Turquie" de Philippe De Villiers lors des européennes a été très blessant, comme a pu l'être pour vous la campagne contre la France aux Etats-Unis lors de la guerre en Irak.
tf1.fr : Les Turcs comprennent-ils les arguments des opposants ?
A.I. : Ils comprennent qu'on leur dise qu'il y a encore du chemin à faire. Ils savent très bien que l'adhésion ne peut se faire en 2005. Mais personne, les intellectuels comme la classe populaire, n'accepte qu'on veuille changer les règles du jeu en cours de route et ajouter des conditions qui ne figuraient pas dans les engagements précédents.
On a en fait l'impression que les Européens font un traitement à part pour les Turcs. Proposer un "partenariat privilégié" ou souligner explicitement que négociation ne signifie pas adhésion est par exemple perçu comme malveillant. Cela n'a jamais été fait auparavant et ce n'est pas le cas avec la Croatie. Là, encore, la conclusion est que "l'Europe ne veut pas de nous car nous sommes musulmans". Il y a une vraie cassure. Elle sera longue à réparer. Les musulmans pratiquants ne sont pas réellement étonnés. En revanche, l'effet est dévastateur chez les laïcs.
"Une grande richesse culturelle"
tf1.fr : Que peut apporter la société turque à l'UE ?
A.I. : Tout d'abord sa force démographique. Dans 20 ans, la population européenne va à la fois diminuer et vieillir. Or la société turque est beaucoup plus jeune. Elle pourra donc combler le déficit de population active et rééquilibrer la pyramide des âge avant de se stabiliser en 2060 autour de 95 millions d'habitants.
Grâce à sa taille et à son Histoire, elle apportera également une grande richesse culturelle. C'est d'ailleurs déjà le cas depuis quelques années. Les films turcs commencent à être primés à Berlin, à Cannes, les chanteurs et les groupes partent en tournée en Europe, les auteurs turcs sont de plus en plus traduits.
(photo d'ouverture-archives afp : un marché à Istanbul)
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