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LA QUESTION DE LA RECONNAISSANCE DE CHYPRE
Depuis 1974, l'île est divisée en deux : au nord, la partie dite "turque", que seule Ankara reconnaît ; au sud, la partie dite "grecque", reconnue internationalement et membre de l'UE depuis 2004. En juillet, conformément aux exigences du Conseil européen de décembre 2004, la Turquie a étendu l'accord douanier qui le liait à l'UE aux 10 pays, dont Chypre, entrés en 2004.
Mais le gouvernement a immédiatement affirmé qu'il ne s'agissait pas d'une reconnaissance diplomatique formelle. Cette déclaration a jeté un froid et compliqué les réunions préparatoires à l'ouverture des négociations. C'est donc la principale pomme de discorde subsistante : quand la Turquie doit-elle reconnaître Chypre : avant d'entamer les négociations, pendant, ou alors juste avant son éventuelle adhésion ?
LES DROITS DE L'HOMME
Avec l'abolition de la peine de mort puis la réforme du code pénal interdisant notamment la torture, Ankara a répondu aux demandes européennes. Plusieurs problèmes persistent néanmoins : le droit des femmes, bafouée dans certaines régions où la "loi de l'honneur" perdure, l'état des prisons et surtout la question de la minorité kurde. Les associations et ONG font ainsi remarquer que l'application des nouvelles lois est loin d'être parfaite.
LE GENOCIDE ARMENIEN
Sa reconnaissance par Ankara ne fait pas partie des exigences européennes. En revanche, il reste un tabou et aborder le sujet est toujours aussi difficile. Néanmoins, en dépit de l'opposition des nationalistes, une conférence, regroupant des universitaires et des intellectuels turcs, s'est tenue les 24 et 25 septembre pour examiner d'un regard critique la position officielle d'Ankara, qui réfute l'utilisation du qualificatif "génocide" pour définir les massacres d'Arméniens commis en Anatolie entre 1915 et 1917.
Un tel forum aurait été impensable il y a encore quelques années. Un tribunal saisi par une association de juristes nationalistes avait d'ailleurs ordonné sa suspension. Mais un tour de passe passe juridique, suggéré aux organisateurs par le gouvernement lui-même, a permis sa tenue. Peu désireux de se voir accuser d'atteinte à la liberté d'expression à quelques jours des négociations, le pouvoir avait ainsi dénoncé une "provocation" des opposants à l'intégration européenne.
L'ADHESION DE LA TURQUIE COUTERA-T-ELLE CHER ?
C'est le principal défi d'une éventuelle adhésion : d'un côté, un Ouest industrialisé et occidentalisé, de l'autre, un Est agricole et pauvre. L'impact financier de l'adhésion, difficile à chiffrer, sera néanmoins très important pour aligner la Turquie sur le même niveau que le reste de l'Europe.
L'étude publiée en octobre par la Commission européenne chiffre son coût net annuel entre 16,5 et 27,5 milliards d'euros en 2025, soit entre 0,1% et 0,17% du produit intérieur brut communautaire. Pour Franz Fischler, l'ancien commissaire à l'Agriculture opposé aux aspirations d'Ankara, l'intégration coûtera 11,3 milliards d'euros par an rien que pour l'agriculture. A compter de 2020, après une période de transition, l'adhésion turque pourrait coûter jusqu'à 20 milliards d'euros par an, selon le Centre pour les études politiques européennes, soit l'équivalent de 4 euros par mois pour chaque ressortissant de l'Union.
Les aides de l'UE au développement régional (fonds structurels) s'élèveront également à environ dix milliards d'euros par an, sur le modèle du Mezzogiorno italien au milieu du XXe siècle. Or ces aides n'ont pas permis au Sud de l'Italie de gommer ses disparités avec le Nord.
Les partisans pointent quant à eux la formidable opportunité économique pour les entreprises européennes représentée par le marché turc et ses 75 millions d'habitants (100 millions à l'horizon 2025). La croissance turque, avec ses 6% de moyenne, dépasse largement celle des pays membres.
LE POIDS POLITIQUE DE LA TURQUIE SERA-T-IL EXCESSIF DANS LES INSTITUTIONS ?
Lors de son entrée, la Turquie devrait être le pays le plus peuplé de l'Union, avec environ 82 millions d'habitants. Sa population devrait ensuite se stabiliser à environ 95 millions à l'horizon 2050. Conséquence logique de l'application des institutions communautaires : la Turquie sera l'un des pays les plus représentés. Elle aura donc une "voix importante" au niveau des décisions du Conseil. Un pays fondateur comme la France voit ainsi d'un mauvais œil l'arrivée d'un plus gros que lui.
Mais "à eux seuls, les Turcs ne pourront faire la musique" tempère le président de l'Institut universitaire européen, Yves Mény. Il relève qu'une Turquie membre dans l'Union, comme tous les autres pays, devra construire des coalitions. "On a une Union tellement grande que même les plus 'grands' ne sont plus si grands" résume Guillaume Durand, du European Policy Centre (EPC), un centre d'analyses bruxellois.
LA CRAINTE D'UNE IMMIGRATION MASSIVE EST-ELLE FONDEE ?
Edgar Lenski, de l'université Humboldt, à Berlin, n'écarte pas la possibilité qu'une immigration turque puisse avoir des répercussions sur la législation du marché du travail dans l'Union. Un groupe de travail indépendant conduit par l'ancien président finlandais Martti Ahtisaari évoque le chiffre de 2,7 millions d'immigrants sur le long terme, soit 0,5% de la population totale de l'Union.
Mais beaucoup d'observateurs, comme Ahmet Insel, professeur d'économie à l'université de Galatasaray, font valoir que cette immigration turque pourrait se révéler bénéfique dans les pays de l'Union où la démographie s'essouffle et la population vieillit. Or la population turque est caractérisée par sa jeunesse et son dynamisme. Elle pourrait donc combler le déficit de population active qui attend l'UE.
UN PAYS MUSULMAN EST-IL UN ATOUT POUR L'UE ?
En s'ouvrant à la Turquie, l'Union montre qu'elle n'est pas un "club chrétien fermé" et que le "choc des civilisations" n'est pas inéluctable, disent les partisans d'Ankara. Ils rappellent que la Turquie a un régime laïc.
Leurs adversaires répondent que la Turquie est un pays "extrêmement tiraillé" entre sa partie européenne, à la population plus prospère et proche de l'Europe, et le reste, majoritaire, du pays, "très réislamisé", selon l'universitaire français Alexandre del Valle.
(photo d'archives : Istanbul)
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