"L'UE a cédé au chantage turc"

Par Propos recueillis par Fabrice AUBERT, le 04 octobre 2005 à 16h27 , mis à jour le 11 octobre 2005 à 17h46

Susanne Nies, chercheur à l'IRIS, spécialiste des questions européennes, décrypte pour tf1.fr ce qui s'est passé lundi à Luxembourg entre l'UE, l'Autriche, la Turquie et la Croatie. Même si elle souligne que Vienne a joué un "jeu malsain" en liant les dossiers turc et croate, elle estime que l'UE s'est inclinée devant les menaces d'Ankara.

jack straw_abdullah gul_ueturquie

Susanne Nies
Susanne Nies est directrice de recherches à l'Institut de relations internationales et stratégiques . Elle s'occupe notamment des questions liées à l'Union européenne.

Tf1.fr : On attendait la Turquie. On a finalement la Turquie et la Croatie.
Susanne Nies : Il est important de noter qu'il n'y avait absolument aucun lien entre les deux dossiers. Mais évidemment, des enjeux politiques sont venus se greffer sur le problème turc.

D'un côté, l'Autriche, en raison de liens historiques avec la Croatie qui appartenait à l'Empire austro-hongrois, s'est faite l'avocat de Zagreb. Cette attitude était malsaine, même si le début des négociations avec la Croatie était il est vrai uniquement bloqué en raison des déclarations du TPI sur l'ex-Yougoslavie (ndlr : prévus en mars, les pourparlers avaient été reportés après que le TPI a expliqué que Zagreb ne collaborait pas assez, notamment pour arrêter le général Gotovina, accusé de crimes de guerre). Personne n'a vraiment compris pourquoi. Sur le plan économique, le pays est par exemple beaucoup plus avancé que son voisin slovène. De l'autre côté, l'Autriche demandait également que le processus de négociations avec la Turquie puisse éventuellement déboucher sur une autre solution que l'adhésion.

Tf1.fr : L'Autriche tenait-elle vraiment à cette solution alternative ou a-t-elle bluffé pour favoriser la Croatie ?
S.N. : Non, elle la souhaitait réellement. Vienne a simplement tiré les conséquences du "non" français au référendum. D'autres pays sont d'ailleurs conscients que le 29 mai signifie que l'opinion publique a pris conscience que son avis est ignoré. Même s'il a échoué, le gouvernement autrichien aura néanmoins démontré que, désormais, il faut aller doucement dans la construction européenne. Or l'avancée turque est dangereuse. Dans dix ans, si toutes les conditions sont remplies, peut-être que la question de la légitimité de l'adhésion ne se posera plus ; mais sinon, la réponse du citoyen pourrait être terrible pour l'UE.

Tf1.fr : Vendredi, Carla del Ponte (ndlr : la procureure du TPI) critiquait la collaboration de la Croatie avec ses services. Lundi, elle débloque la situation en revoyant sa position. Peut-on imaginer qu'elle ait subi des pressions ?
S.N. : Ce changement de discours est en effet surprenant. Mais Carla del Ponte étant une femme très autoritaire, cela m'étonnerait qu'elle ait cédé à des pressions extérieures. Peut-être a-t-elle reçu des assurances, voire signé un accord encore secret avec Zagreb.

"Londres a profité de l'affaiblissement de Paris et Berlin"

Tf1.fr : Qui a fait le plus de concessions  : l'UE ou la Turquie ?
S.N. : Depuis 2002, la Turquie a fait des efforts certains (droits de l'homme, rôle important dans la stabilité de la région du Caucase) et en fera d'autres dans les années à venir puisque le génocide arménien et Chypre devraient être reconnus avant la fin des négociations. Mais, lundi, Ankara n'a fait aucune concession. On peut même dire que le gouvernement turc a exercé un double chantage. En simplifiant, son discours peut en effet se résumer ainsi : "très bien, si vous ne voulez pas de nous, on regardera autour de nous les autres options. Et si nous sommes victimes d'une dérive intégriste, eh bien tant pis pour vous". L'UE a cédé à ce chantage. L'Autriche a simplement obtenu que la capacité d'absorption de la Turquie soit une "condition" à l'adhésion et non plus seulement un critère.

Tf1.fr : On imagine les nombreuses tractations en coulisses...
S.N. : Tout à fait. Les Etats-Unis sont notamment intervenus fermement, avec des appels téléphoniques de Condoleezza Rice. De son côté, même si les opinions publiques européennes sont contre l'adhésion turque, notamment en Allemagne et en France, l'Autriche s'est retrouvée isolée. Ensuite, son attitude sur le dossier croate, où elle a joué son intérêt propre, a déstabilisé les partisans de la solution alternative. Enfin, l'affaiblissement de Berlin et de Paris a laissé la porte ouverte au Royaume-Uni, favorable à Ankara.

"Un risque si les dirigeants continuent le forcing"

Tf1.fr : Quel est l'intérêt américain à l'entrée de la Turquie dans l'UE ?
S.N. : Les Etats-Unis ont toujours fait pression sur ce sujet. Aujourd'hui, ils y voient deux avantages. Tout d'abord, après avoir été leur grand partenaire pendant la Guerre Froide, la Turquie a pris ses distances, en refusant de servir de base arrière pendant la guerre en Irak. Washington espère donc ainsi raffermir ses liens avec Ankara. Ensuite, les néo-conservateurs ont aujourd'hui l'impression que l'Europe est faible or ils souhaitent une Europe forte afin de stabiliser la région. Ils estiment qu'elle le sera avec la Turquie.

Tf1.fr : A force d'aller à l'encontre des opinions publiques, l'UE ne risque-t-elle pas d'aller dans le mur ?
S.N. : C'est une question de marketing, tout dépend de la manière dont est présenté le sujet dans les médias. Mais effectivement, je crains pour le projet européen si les dirigeants continuent ce forcing continuel sans tenir compte des attitudes et de la volonté des peuples.

(photo : Jack Straw et Abdullah Gül, les ministres des Affaires étrangères britannique et turc)

Par Propos recueillis par Fabrice AUBERT le 04 octobre 2005 à 16:27
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52 Commentaires

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  • Un Francais, le 05/10/2005 à 17h16

    Rayer la Turquie des billets ? Quelle insulte pour ce peuple ! Comment reagirions nous si un autre pays montrait ouvertement son mepris pour la France en la rayant systematiquement des cartes ? C'est quoi la prochaine etape ? Une crois gammee sur l'Allemagne et une etoile de David sur Israel des qu'il feront un truc en desaccord avec vous ? Vous me faites honte.

  • Pika, le 05/10/2005 à 14h10

    Bravo m Chirac, on voit vraiment que vous êtes le porte parole du peuple francais.... ou peut être Turc, c'est 'a se le demander... car lorsqu on voit quiùne majorité de Francais sont contre l entreé de la Turquie en Europe et que vous Mr Le President vous contribuer à aller contre cette volonté Francaise, on se demande alors qui vous à voté pour être le porte parole. Decidement, on voit à nouveau que l'interet est toujours l'argent ¡ Enfin, incroyable quand même, l'entreé de la Turquie dans l'U.E, il faudrait déja qu'elle fasse sa rentré dans les droits de l'homme... aprés on verra ¡

  • Thierry, le 05/10/2005 à 14h08

    Je n'ai rien contre la Turquie mais ce qui est le plus fort dans tout ça, c'est qu'au moment du referendum, on a entendu les politiques jurer qu'il n'était pas question que la turquie entre dans l'UE. Ce sont donc LePen et Devillers qui disaient vrai. Le mensonge de nos dirigeants est affligeant. Une fois de plus...

  • Ludo, le 05/10/2005 à 14h06

    Tres supris que l europe a baissé aussi facilement sa culotte devant la turquie!!!!!!!! Que faire ? pas grand chose car nos politiques n ecoutent pas les citoyens. La seule Chose peuple francais il vous reste expatriation d un autre pays, alors venez vivvre au canada pays d ouverture et de tolerance, Le quebec cherche bbeaucoup de main d oeuvre dans les annees qui suivent. ( Papy Boom)

  • Pauline Laroche, le 05/10/2005 à 13h50

    Je suis vraiment decue par mon pays qui en quelque sorte nous a tous trahi. Encore une fois nous ne sommes que des pions sans importance, les politiques fixant les regles du jeu. Il serait temps de se rappeler ce que le mot democratie signifie vraiment. On nous promet un referendum dans 10 ans au nom de la democratie??? on nous prend pour des c*** bien sur etant donne que tout le monde sait qu'ils era alors trop tard pour faire marche arriere. Avons nous besoin d'une deuxieme revolution pour enfin faire entendre notre voix et renverser la tendance actuelle? L'europe etait pour moi quelque chose de magique une idee grande et merveilleuse, elle est maintenant ridiculisee et a perdu toute credibilite. La Turquie au passe tres sanglant et au present non moins sanguinaire (crimes d'honneur...) n'a pas sa place dans l'Europe. Nous nous laissons faire par les eurocrates.... mais plus grave nous laissons la Turquie poser ses conditions et sommes a leurs pieds mais de quoi avons nous peur pour etre ferme avec eux?? Je pense qu'il faudrait tirer des lessons de l'histoire qui ne cesse de nous enseigner que tous les "empires" (au sens propre du terme ou non) qui ont ete trop ambitieux se sont termines par des guerres. Il est tres dangereux d'aller a l'encontre de la majorite de peuple et de la forcer dans la misere. A bon entendeur salut. Merci de me publier...

  • Eliot, le 05/10/2005 à 13h43

    C'est tout à fait vrai que l'UE a cédé au chantage turc comme nos gouvernants de droite et de gauche cèdent en permanence devant les organisations prétendument "anti-racistes" comme le mrap ou la LDH

  • Miss.be, le 05/10/2005 à 13h39

    à tous ceux qui ne veulent pas de la turquie parce qu'elle ne respecte pas les droits de l'homme, voyez plutôt le rapport qu'amnesty international a publié aujourd'hui sur la situation en grèce ... mais là, ce sont de bons chrétiens, alors pas de souci ! ah, qu'elle est belle l'hypocrisie des européens !!!

  • Bertrand Raymond, le 05/10/2005 à 13h37

    Encore une fois les gouvernements veulent forcer la pillule turque comme celle de leur constitution, par dessus l'avis du peuple. Et encore une fois ils tomberont de haut lors des réferendum. Si la Turquie rentre, les USA dirigeront l'Europe lors de vôtes, à coups de dollars comme ils l'ont fait pour l'intervention en Irak. Ils viennent de faire préssion sur l'Autriche et ce n'est pas par phylantropie.

  • Mac, le 05/10/2005 à 13h37

    TRiste jour pour l'europe. La turquie n'est pas européenne.

  • Matthias, le 05/10/2005 à 13h31

    Je suis tout consterné de lire des textos ayant un caractère aussi raciste. C'est pitoyable! Et je ne comprend pas que ce Forum les publie. Je ne savais pas où etaient ces 17% qui votent Le Pen... maintenant, je le sais.... Je suis francais, et j'habite en suisse. Auparavant, j'ai vecu 5 ans en Autriche. Et de là, je sais pourquoi les Autrichiens ne veulent pas de la Turquie. Personellement, dans l'etat actuel des chose, je suis contre cette adhesion, mais pas par peur des turques.non. Seulement, presentement, la turquie, bien que Laïque, est pauvre, ne respecte pas les droits de l'homme, et je ne parle pas de ceux de la femme et pratique un chantage indescant sur le reste de l'Europe. "donne moi ca, sinon je te tape et ca sera de ta faute". Mais il ne faut SURTOUT pas confondre les turques (bien qu'il devraient faire des efforts d'integration) et..... leur gouvernement. C'est comme en france.... le peuple pense d'une certaine manière, et Chirac dit le contraire. Et pour ceux qui ne veulent plus de cette Europe, je les comprend.... moi, j'ai tranché, je vis dans un pays neutre... mais pour combien de temps

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