
Susanne Nies est directrice de recherches à l'Institut de relations internationales et stratégiques . Elle s'occupe notamment des questions liées à l'Union européenne.
Susanne Nies
Tf1.fr : On attendait la Turquie. On a finalement la Turquie et la Croatie.
Susanne Nies : Il est important de noter qu'il n'y avait absolument aucun lien entre les deux dossiers. Mais évidemment, des enjeux politiques sont venus se greffer sur le problème turc.
D'un côté, l'Autriche, en raison de liens historiques avec la Croatie qui appartenait à l'Empire austro-hongrois, s'est faite l'avocat de Zagreb. Cette attitude était malsaine, même si le début des négociations avec la Croatie était il est vrai uniquement bloqué en raison des déclarations du TPI sur l'ex-Yougoslavie (ndlr : prévus en mars, les pourparlers avaient été reportés après que le TPI a expliqué que Zagreb ne collaborait pas assez, notamment pour arrêter le général Gotovina, accusé de crimes de guerre). Personne n'a vraiment compris pourquoi. Sur le plan économique, le pays est par exemple beaucoup plus avancé que son voisin slovène. De l'autre côté, l'Autriche demandait également que le processus de négociations avec la Turquie puisse éventuellement déboucher sur une autre solution que l'adhésion.
Tf1.fr : L'Autriche tenait-elle vraiment à cette solution alternative ou a-t-elle bluffé pour favoriser la Croatie ?
S.N. : Non, elle la souhaitait réellement. Vienne a simplement tiré les conséquences du "non" français au référendum. D'autres pays sont d'ailleurs conscients que le 29 mai signifie que l'opinion publique a pris conscience que son avis est ignoré. Même s'il a échoué, le gouvernement autrichien aura néanmoins démontré que, désormais, il faut aller doucement dans la construction européenne. Or l'avancée turque est dangereuse. Dans dix ans, si toutes les conditions sont remplies, peut-être que la question de la légitimité de l'adhésion ne se posera plus ; mais sinon, la réponse du citoyen pourrait être terrible pour l'UE.
Tf1.fr : Vendredi, Carla del Ponte (ndlr : la procureure du TPI) critiquait la collaboration de la Croatie avec ses services. Lundi, elle débloque la situation en revoyant sa position. Peut-on imaginer qu'elle ait subi des pressions ?
S.N. : Ce changement de discours est en effet surprenant. Mais Carla del Ponte étant une femme très autoritaire, cela m'étonnerait qu'elle ait cédé à des pressions extérieures. Peut-être a-t-elle reçu des assurances, voire signé un accord encore secret avec Zagreb.
"Londres a profité de l'affaiblissement de Paris et Berlin"
Tf1.fr : Qui a fait le plus de concessions : l'UE ou la Turquie ?
S.N. : Depuis 2002, la Turquie a fait des efforts certains (droits de l'homme, rôle important dans la stabilité de la région du Caucase) et en fera d'autres dans les années à venir puisque le génocide arménien et Chypre devraient être reconnus avant la fin des négociations. Mais, lundi, Ankara n'a fait aucune concession. On peut même dire que le gouvernement turc a exercé un double chantage. En simplifiant, son discours peut en effet se résumer ainsi : "très bien, si vous ne voulez pas de nous, on regardera autour de nous les autres options. Et si nous sommes victimes d'une dérive intégriste, eh bien tant pis pour vous". L'UE a cédé à ce chantage. L'Autriche a simplement obtenu que la capacité d'absorption de la Turquie soit une "condition" à l'adhésion et non plus seulement un critère.
Tf1.fr : On imagine les nombreuses tractations en coulisses...
S.N. : Tout à fait. Les Etats-Unis sont notamment intervenus fermement, avec des appels téléphoniques de Condoleezza Rice. De son côté, même si les opinions publiques européennes sont contre l'adhésion turque, notamment en Allemagne et en France, l'Autriche s'est retrouvée isolée. Ensuite, son attitude sur le dossier croate, où elle a joué son intérêt propre, a déstabilisé les partisans de la solution alternative. Enfin, l'affaiblissement de Berlin et de Paris a laissé la porte ouverte au Royaume-Uni, favorable à Ankara.
"Un risque si les dirigeants continuent le forcing"
Tf1.fr : Quel est l'intérêt américain à l'entrée de la Turquie dans l'UE ?
S.N. : Les Etats-Unis ont toujours fait pression sur ce sujet. Aujourd'hui, ils y voient deux avantages. Tout d'abord, après avoir été leur grand partenaire pendant la Guerre Froide, la Turquie a pris ses distances, en refusant de servir de base arrière pendant la guerre en Irak. Washington espère donc ainsi raffermir ses liens avec Ankara. Ensuite, les néo-conservateurs ont aujourd'hui l'impression que l'Europe est faible or ils souhaitent une Europe forte afin de stabiliser la région. Ils estiment qu'elle le sera avec la Turquie.
Tf1.fr : A force d'aller à l'encontre des opinions publiques, l'UE ne risque-t-elle pas d'aller dans le mur ?
S.N. : C'est une question de marketing, tout dépend de la manière dont est présenté le sujet dans les médias. Mais effectivement, je crains pour le projet européen si les dirigeants continuent ce forcing continuel sans tenir compte des attitudes et de la volonté des peuples.
(photo : Jack Straw et Abdullah Gül, les ministres des Affaires étrangères britannique et turc)
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