"Le TSI est légal, mais on peut être inquiet pour la défense de Saddam"

Par Propos recueillis par Fabrice AUBERT, le 19 octobre 2005 à 11h16 , mis à jour le 28 novembre 2005 à 10h01

Hervé Ascensio, professeur de droit international, explique à tf1.fr que le tribunal qui juge Saddam Hussein est tout à fait légitime sur le plan juridique. Mais il souligne que le délai de 45 jours entre la remise du dossier aux avocats et le procès est beaucoup trop court dans un cas de crimes contre l'Humanité.

saddam procès debout

Hervé Ascensio
Hervé Ascensio est professeur de droit international à l'Université de Paris I Panthéon-Sorbonne.

Il a participé à la rédaction de plusieurs ouvrages sur le sujet, notamment "Droit international pénal" (Editions Pedone, 2000).

Tf1.fr : D'un point de vue strictement juridique, le Tribunal spécial irakien est-il légal ?
Hervé Ascensio : Oui. Il s'agit d'un tribunal de droit interne dont les statuts ont été adoptés par l'Assemblée provisoire élue démocratiquement. Souveraine, elle dispose des pouvoirs législatifs, comme ce fut le cas par exemple en France avec l'Assemblée constituante entre 1944 et 1946. On peut donc difficilement contester la légitimité de la loi instaurant le TSI.

Tf1.fr : Pourtant, il découle d'une guerre illégale au plan international.
H.A. : Cette question peut effectivement faire l'objet d'une défense politique. Mais en droit, cela n'a aucun poids. Juridiquement, il n'y a en effet aucun lien entre l'illégalité d'une guerre et ce qui en découle par la suite, surtout au niveau des institutions. C'est le principe de Jus Ad Bellum, le droit de déclencher la guerre, face à Jus In Bello, le droit qui s'applique lors d'un conflit et qui régit notamment le droit des occupants en terre étrangère. En vertu de ces statuts totalement séparés, l'invasion de l'Irak n'a donc absolument aucun rapport avec le droit qui y est ensuite appliqué.

Dans la situation actuelle, la rupture est encore plus marquée puisque Jus In Bello devient caduc quand le pays retrouve sa souveraineté. Or c'est le cas de l'Irak. Le pays décide alors de ses propres lois, comme l'a fait Bagdad en créant le TSI.

"Difficile de juger l'Ancien régime par le Nouveau régime"

Tf1.fr : Un tribunal international, sur le modèle yougoslave par exemple, aurait-il été néanmoins plus adéquat ?
H.A. : Ce choix de juger Saddam Hussein au niveau national ou international dépend tout d'abord des Irakiens. D'ailleurs, les statuts de la Cour pénale internationale prévoient qu'elle ne juge des affaires qui ne soient pas réglées au niveau national.

Mais étant la gravité des crimes et le statut de chef d'Etat de Saddam Hussein au moment où ils ont été perpétrés, il aurait été en effet logique de créer un tribunal international. Et il est également bien sûr toujours délicat de juger le dirigeant de l'Ancien régime par le Nouveau régime. Cela crée des soupçons, surtout dans ce procès où beaucoup craignent l'influence américaine.

Tf1.fr : Justement, la crainte d'un procès politique est-elle fondée alors que les juges ont été formés en Angleterre et aux Etats-Unis ?
H.A. : Comme dans tout pays qui sort d'une dictature, il était nécessaire qu'ils reçoivent une formation avant le procès. Et il valait mieux que cela soit en Angleterre, gage de sérieux. En théorie, ces juges sont impartiaux, indépendants et libres du pouvoir politique. Mais évidemment, cette question peut se poser étant donné le contexte.

Tf1.fr : Ce procès peut-il alors être équitable ?
H.A. : Il y a bien sûr les garanties classiques des droits de la défense mais on peut néanmoins être inquiet en raison de nombreuses zones d'ombres. Tout d'abord, Saddam Hussein n'aura pas le droit de se défendre lui-même. Ensuite, les avocats ont reçu les pièces du dossier seulement 45 jours avant le début des débats. Pour un procès classique, c'est déjà très peu. Mais pour un procès pour crimes contre l'Humanité, c'est totalement inconcevable. Comment voulez-vous à la fois lire les pièces et élaborer une stratégie en si peu de temps ? Sur ce point, la défense a tout à fait raison d'essayer d'obtenir un délai.

"Un procès unique aurait apporté une vision globale"

Tf1.fr : A priori, ce procès n'est que le premier d'une longue série. N'aurait-il pas été plus judicieux de juger Saddam Hussein en une seule fois ?
H.A. :
Compte tenu de la gravité des crimes reprochés, cela n'a aucun sens de faire des procès au compte-gouttes. Juger une personne pour crimes contre l'Humanité suppose d'avoir une vue d'ensemble de la situation, qui est en elle-même un élément de l'infraction. Or en découpant les procès en tranches, on se prive de fait de cette vue d'ensemble. Pour juger une série de meurtres, cela ne pose pas de problème. Mais dans le cas présent, cela prouve qu'il s'agissait d'une attaque délibérée et concertée visant à éliminer une population civile selon ses origines. Sur ce point de vue, la stratégie judiciaire s'est effacée devant la stratégie politique.

Tf1.fr : La violence en Irak est quotidienne. Etait-ce le bon moment pour organiser un procès alors que les juges et les avocats sont constamment menacés ?
H.A. : Y a-t-il un bon moment ? Mais l'accusé est en prison depuis presque deux ans, or chacun a droit à un procès dans un délai raisonnable. On ne peut pas attendre dix ans pour le juger. Mais on peut effectivement se demander si la défense aura accès aux preuves et aux témoins dans la situation actuelle.

Tf1.fr : A travers Saddam Hussein et ses sbires, c'est tout un régime qui est jugé. Ce procès peut-il avoir la même valeur historique que Nuremberg ?
H.A. : S'il est bien fait, pourquoi pas ? Mais là encore, le découpage en morceaux masque une vision globale qui nuira à la compréhension du système mis en place. Cette vision d'ensemble était vraiment souhaitable aussi bien sur le plan historique que juridique.

(photo : Saddam Hussein, à l'ouverture du procès)

Par Propos recueillis par Fabrice AUBERT le 19 octobre 2005 à 11:16
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8 Commentaires

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  • Thierry, le 19/10/2005 à 15h51

    Tout ce que j'ai lu de vos réactions me font craindre pour l'avenir de l'humanité... Haro sur Saddam, mort à Bill, crève untel,etc Moi ma conception de la justice est de ne pas me mettre au niveau des assassins et de leur donner droit à un vrai procès, équitable et légal et que TOUT soit dit, même que notre économie vit grâce aux armes qu'on fourni à des Saddam et même à des Bill ou encore à d'autres. Et je NON à ceux qui ont la mémoire courte!!!!

  • Jacques, le 19/10/2005 à 15h16

    Naivement,je croyais que le role des avocats etait de faire en sorte que la justice soit rendue a leurs clients et que la peine (quand peine il y avait )qui leur etait appliquée soit proportionnelle a la faute commise. Hors ,on a plutot l'impression que leur but est de faire acquitter leurs clients ,fussent -ils les pires criminels,quitte a utiliser tous les moyens (mensonges flagrants ,fautes de procedures,etc .....).Je suis certain qu'il en existe qui feraient libérer un "hitler" sous pretexte qu'il manque sur un document,une virgule qui devrait s'y trouver Il est vrai que ça leur fait un gros coup de pub. Peut etre que comme leurs clients (les coupables ) le pognon les interresse plus que la justice ,PEUT-ETRE !!! .

  • Justice, le 19/10/2005 à 14h50

    J'ADORE CES COMMENTAIRES...LE JUGEMENT N'A MEME PAS COMMENCE QU'IL EST DEJA COUPABLE. La justice francaise commence a faire froid dans le dos. C'est pourtant le pays des droits de l'homme dit-on :)

  • Abdou, le 19/10/2005 à 14h17

    Ne soyez pas inquiet pour Saddam , car ce proces a un valeur au plan de l'éducation et l'instauration de nouveau valeur plus démocratique dans le monde comme les tribunaux qui ont jugé les Nazi en europe

  • Eric, le 19/10/2005 à 13h16

    D'accord avec toi Elliot.Je trouve qu'on se préoccupe toujours plus du sort du coupable que de celui des victimes.Comme quoi les meutriers ont plus la côte que les honnêtes citoyens.En plus la France va encore faire parler d'elle puisque S Hussein risque d'être défendu par un ancien ministre socialiste.

  • Frank, le 19/10/2005 à 11h47

    Nul ne conteste le droit à chacun d'être défendu. Toutefois,voir Monsieur Roland Dumas s'impliquer comme il le fait en dit long sur le personnage...

  • François torok, le 19/10/2005 à 11h44

    Je trouve à la fois extrêmement spécieux et abstrait le point de vue suivant lequel "l'invasion de l'Irak n'a absolument aucun rapport avec le droit qui y est ensuite appliqué". cette conception purement formaliste du droit a pour effet de vider celui-ci d'une bonne partie de sa substance, sur le plan de la justice qui en est le fondement, et ouvrir la porte à des errements de nature à justifier, par exemple, la légitimité des tribunaux de Vichy au temps de la collaboration! affirmer par ailleurs, comme le fait l'auteur, que la légitimité du tribunal, en tant que tribunal irakien, ne peut être contestée, alors que celui-ci a été voulu, conçu, organisé et financé presque exclusivement par les américains, est proprement stupéfiant, à moins que cela ne relève de l'humour noir.... il fallait donc, ou bien faire le choix d'un tribunal authentiquement international (TPI), ou bien attendre que l'Irak redevenu indépendant (ce qui est loin d'être le cas) soit en mesure d'organiser un procès par lui-même.

  • Eliot, le 19/10/2005 à 09h16

    Inquiet pour la défense de saddam hussein? On croit rêver... Ce criminel a déjà beaucoup de chance d'être en vie après tout ce qu'il a fait. Question: ce monsieur s'est-il inquiété pour les kurdes gazés d'Halabja? Les chiites massacrés? etc...

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