"Accompagner les immigrés dès leur arrivée"

Par Propos recueillis par Fabrice AUBERT, le 28 novembre 2005 à 06h45 , mis à jour le 14 décembre 2005 à 14h04

Assimilation à la française, multiculturalisme à l'anglo-saxonne : les modèles d'intégration européens viennent de montrer leurs limites. Inès Michalowski, spécialiste de ces questions à l'Université de Münster, fait le point avec tf1.fr sur les expériences qui ont fait leurs preuves ou qui ont, au contraire, moins fonctionné.

immigration accueil étrangers © DR

Inès Michalowski est spécialisée dans les questions d'intégration des minorités en Europe, à l'Université de Münster, en Allemagne.  Elle rédige actuellement une thèse sur le sujet.

Tf1.fr : Attentats de Londres, assassinat de Theo van Gogh aux Pays-Bas, émeutes dans les banlieues françaises : les communautarismes anglais et néerlandais comme l'assimilation à la française viennent de montrer leurs limites. Peut-on parler d'échec ?
Inès Michalowski : Il faut bien examiner les tenants et les aboutissants avant de parler d'échec. En eux-mêmes, ces événements sont des échecs, c'est certain. Mais ils ne signifient pas pour autant l'échec de tel ou tel modèle, mais l'échec d'une partie de son application.

Les Néerlandais ont admis que leur modèle multiculturel était terminé. L'idée était, qu'en préservant leur culture, les différents groupes ethniques soutiendraient l'Etat. Mais l'Etat a financé le communautarisme dans le mauvais sens, avec par exemple des radios et des écoles ethniques. Résultat : les différences socio-économiques entre les communautés sont tout d'abord passées inaperçues. Puis on a tenté de les expliquer par les différences de culture. Mais de fait, cela a conduit à des ségrégations dans les écoles et dans les villes. Le pays n'a donc jamais réussi à faire le lien entre ses communautés.

En France, malgré des voix discordantes sur l'échec du républicanisme, le modèle a néanmoins des atouts. Mais la mise en avant de l'égalité des citoyens implique de traiter chacun comme un citoyen à part entière, et non comme un membre d'une communauté.

Tf1.fr : Ces trois pays et d'autres nations européennes ont pris des mesures depuis vingt ans pour favoriser les minorités. Comment expliquer que les problèmes perdurent ?
I.N. : Il n'y a pas seulement des échecs, au contraire. Des réussites notables ont été achevées, notamment l'évolution des droits sociaux des immigrés. En 2005, leur statut est bien supérieur à celui des années 60. Il n'y a ainsi pas beaucoup de différences aujourd'hui entre une carte de résident et une carte de nationalité, elles donnent les mêmes avantages. Mais tout ceci ne suffit pas sans une intégration économique. Tout le challenge est là d'ailleurs : l'Europe a moins besoin de main d'œuvre aujourd'hui. Or beaucoup d'immigrés étant peu qualifiés, ils souffrent pour trouver du travail.

Mais c'est vrai que le manque de moyens est parfois criant. En Allemagne, le programme d'intégration pour les nouveaux arrivants prévoit 600 heures de langue payées par le gouvernement, contre une participation modique de l'intéressé. Il était prévu en priorité pour les primo-arrivants, tout en étant ouverts aux autres. Or la moitié des inscrits sont des anciens immigrés. Cela prouve qu'il y avait auparavant un besoin qui n'a pas été couvert. Les Pays-Bas ont rencontré le même problème, avec des listes d'attente interminables. La volonté d'apprentissage de la langue est réelle, reste à en donner la possibilité.

"La 'sélection' des immigrés n'est pas la solution miracle"

Tf1.fr : Quelles initiatives précises ont montré leur efficacité ?
I.N. : Au niveau local, quand les communes s'engagent, le résultat est souvent intéressant, comme à Münster, en Allemagne. Le projet-pilote de la municipalité accompagne les immigrés dès leur arrivée, leur offre un logement social en dehors des quartiers difficiles où ils sont très satisfaits de rencontrer une autre population. Cela fonctionne car tous les acteurs sont volontaristes, notamment les bailleurs sociaux qui s'engagent à "décentraliser" les logements des immigrés.

Au niveau national, sept pays ont développé une politique d'accueil pour intervenir rapidement après l'arrivée des immigrés. Ces programmes englobent l'apprentissage de la langue et des institutions, comprennent des cours d'instruction civique, des informations professionnelles et des aides à la recherche d'emploi. Ils ont fait leur preuve même si les progrès d'apprentissage de la langue ne sont pas rapides. Aux Pays-Bas, seulement 40% des immigrés sont ainsi autonomes après les cours. Et sans véritable surprise, ce sont les plus diplômés qui réussissent à apprendre le Néerlandais en moins de 600 heures.

Tf1.fr : Cela revient-il à dire que les pays européens devraient "sélectionner" leurs immigrés, comme le propose par exemple Sarkozy en France ?
I.N. : L'idée a en effet tendance à se développer. Il et vrai qu'avec des immigrés qualifiés, les problèmes d'intégration sont a priori moins criants. Mais ce n'est pas forcément un remède miracle. Le Canada applique ainsi cette politique. Or le taux de chômage y est important parmi les immigrés qualifiés, tout simplement car il n'y a pas d'équivalence des diplômes.

Tf1.fr : A contrario, quels projets d'intégration se sont finalement révélés difficiles à appliquer ?
I.N. : Dans les années 90, une loi imposait aux sociétés néerlandaises de plus de 30 personnes de publier la répartition ethnique de leurs employés et de s'engager à augmenter le recrutement des candidats issus de l'immigration. Elles ont refusé, faisant valoir que le texte était raciste. La nouvelle loi fonctionne mieux : les entreprises s'engagent elles-mêmes à respecter la diversité.

En France, tout ce qui a de fait favorisé la ségrégation urbaine est bien sûr un échec. Pourtant, les essais pour favoriser la mixité sociale dans les grands ensembles n'ont pas manqué.

"La 3e voie entre assimilation et communautarisme, c'est le pragmatisme"

Tf1.fr : En France, comment expliquer que la 3e génération se sente moins intégrée ou parle parfois moins bien la langue que ses parents ?
I.N. : Les interprétations divergent. De mon côté, je pense que les grands-parents attendaient moins de la France et savaient qu'ils allaient devoir travailler dur. Et surtout, ils sont arrivés dans une période de croissance économique. Or leurs petits-fils, nés en France, sont censés avoir les mêmes droits que les "Français de souche". Mais ils voient le grand écart entre leurs attentes et les réalités sociales.

La nouvelle génération vit en banlieue, à l'écart, va à l'école dans des ZEP et se rend compte que même avec le Bac, il est difficile de trouver un emploi. Ce manque de perspective joue beaucoup dans le sentiment de non-appartenance à la France. En tout cas, contrairement à d'autres qui parlent d'un conflit de culture, voire de religions comme Alain Finkielkraut, j'estime que la crise des banlieues est essentiellement un conflit social et économique.

Tf1.fr : Comment et où pourrait émerger une troisième voie, mêlant les deux modèles ?
I.N. : Les modèles servent surtout à créer des comparaisons extrêmes entre assimilation et multiculturalisme. Or les gouvernements s'intéressent surtout à des questions pratiques, souvent les mêmes : comment intégrer les arrivants ? Comment lutter contre les discriminations ? Comment sélectionner les immigrés selon leur qualification ?

Les évolutions sont donc très pragmatiques et se ressemblent de plus en plus. Prenons l'exemple de la Suède. Elle a longtemps opté pour le modèle communautaire, tout en appliquant sa philosophie d'Etat-Providence en matière d'intégration. Ce n'est plus le cas désormais. Les politiques estiment que "les immigrés doivent faire des efforts". Aujourd'hui, à court terme, je ne vois pas ce que pourrait être une 3e voie, sauf le pragmatisme.

(photo d'archives : une réunion d'accueil de nouveaux immigrés, en France)

Par Propos recueillis par Fabrice AUBERT le 28 novembre 2005 à 06:45
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