Comment les expatriés vivent les émeutes

Par Propos recueillis par Fabrice AUBERT, le 09 novembre 2005 à 17h55 , mis à jour le 16 novembre 2005 à 11h09

Réagissant sur tf1.fr, les Français expatriés expliquent suivre la situation dans les banlieues avec le prisme déformé des médias locaux. Ils soulignent que ces événements renvoient une image pitoyable de la France à l'étranger.

emeutes françaises sur cnn

Nos lecteurs expatriés ont été très nombreux à répondre à notre appel à témoins sur les violences urbaines. Nous les en remercions. Voici une sélection de leurs  témoignages.

  • UNE "GUERRE CIVILE" DANS LES MEDIAS 

Les médias étrangers en font-ils trop et dramatisent-ils volontairement la situation ? Toujours est-il que la plupart des expatriés qui suivent les événements via ces médias, notamment la télévision, ont l'impression que la France est en "guerre civile", aussi bien en Allemagne, Grèce, Autriche, Pologne... et surtout aux Etats-Unis. "Lorsque nous regardons le journal télévisé, c'est comme si nous assistions au reportage sur un film à sensation au cinéma" explique Alexandrine, étudiante au Portugal. Résultat : Catherine Audibert, une habitante de la campagne gardoise, raconte qu"une amie grecque (lui) a téléphoné mardi, complètement affolée". "Elle nous a demandé comment nous allions !!!".

Autre problème : l'inexactitude. "Désormais, on montre bien la France, voire une carte de l'Europe (pour y situer la France !). Mais c'est presque comique : sur certaines cartes, le nom des villes n'est pas à la bonne place. Toulouse est placé dans les Alpes, Lille au bord de la Méditerranée" rapporte Jérôme Vicogne, de New York.

La presse britannique de qualité reste néanmoins plus mesurée. Thibault Mallet souligne ainsi que la BBC ou The Times "cherchent surtout à comprendre ce qui ne va pas dans ce 'modèle' de société française soit-disant égalitaire tant vanté par nos élites". Denis Garreau fait également remarquer qu'au Canada, La Presse indique que les émeutes touchent "'les cités des banlieues' et pas le 'Paris des touristes'".

  • MAUVAISE IMAGE POUR LA FRANCE 

Thierry, Japon
"Les Japonais ne comprennent pas comment l'Etat et les Francais peuvent laisser faire tout ça. Ici, il y a une grande discipline et nous pouvons être mis dehors à n'importe quelle occasion. Les enfants et petits-enfants d'immigrés ne peuvent pas avoir la nationalité japonaise même s'ils sont nés au Japon, et peuvent être expulsés pour des raisons un peu futiles".

Thibaut Mallet, Royaume-Uni
"Les Anglais moyens semblent parfois se réjouir de cette situation. Ils méprisent les Français pour leur arrogance internationale à vouloir toujours avoir raison sur tout, alors que l'on est incapable de balayer devant notre porte. Mais il est vrai que ces Anglais ne sont pas majoritaires".

Patrick Castaing, Belgique
"Je travaille dans une institution internationale et nombreuses ont été les questions de mes collègues étrangers. Tout d'abord, sur les raisons, puis sur l'inaction du gouvernement. Il me semble que le crédit de la France a fortement diminué surtout lorsque nos dirigeants portent des jugements sur les capacités des autres gouvernements à endiguer leurs crises internes et qu'ils sont incapables de faire quoi que ce soit chez eux".

Virginie Mercier, Amsterdam
"Après une semaine, les questions des collègues ont fusé. Certains comprennent, imaginant de telles situations possibles à Amsterdam ou Rotterdam, d'autres ne comprennent pas. Bien sûr, il a fallu expliquer la fracture entre les situations des enfants de populations immigrées et les autres. Et finalement avouer sa joie qu'enfin quelqu'un, Sarkozy pour ne pas le citer, qui lui-même est issu de l'immigration, ait suffisamment de 'cojones' pour dire les choses comme elles le sont".

Ludovic Gauthier, Canada
"Au début, les Québécois me parlaient des incidents de la veille sur le ton de l'humour. Maintenant, ils ne comprennent pas que l'Etat ne fasse rien contre cette délinquance et on entend de plus en plus de personnes qui désirent repousser leur voyage en France".

Valéry Chiu, Chine
"Il est clair que les violences donnent une très mauvaise image de la France. Ici, les émeutes à caractère ethnique sont rares, car 94% de la population est HAN, y compris la plupart des musulmans. Je recommande aux éventuels touristes chinois d'éviter les banlieues instables".

Michel, Israël
"Le public francophone que je côtoie se moque avec délectation de l"Intifada française'. Ils me disent  : comment votre président a pu être conseilleur dans le conflit au Moyen-Orient. Maintenant, qu'il gère'".

Christophe Normand, République Dominicaine
"Les gens ne comprennent pas comment des mineurs peuvent être capables de faire de telles choses en toute impunité. Les images qu'ils voient ne correspondent pas du tout à leur vision de la France. Ils se sentent effrayés par ce qui peut se passer dans les pays dit "développés". Ce qui les amuse, c'est de voir les policiers avec des balles en plastique, car ici, à chaque manifestation, seule la manière forte ramène le calme rapidement".

Sidonie Perronet, Royaume-Uni
"J'avoue que les événements provoquent en moi une gêne grandissante quant au regard que les Britanniques posent sur moi. Jusqu'à présent, comme toute Française digne de ce nom, je m'astreignais à défendre notre réputation d'empêcheurs de tourner en rond. Je pouvais en bonne conscience clouer le bec des détracteurs britanniques en mentionnant que nous, Français, faisions peut-être figure de réactionnaires mais qu'en revanche, nous n'étions pas des moutons de panurge. Et de donner l'exemple de Leicester en Angleterre où la mairie a retiré le drapeau britannique de sa façade du fait des minorités ethniques qui s'en offusquaient.

Malheureusement, face aux critiques de mes collègues ou voisins britanniques, je me retrouve démunie, incapable de légitimer les actions de mes concitoyens. Il m'est désormais impossible de justifier de tels affrontements, ce vandalisme, et plus particulièrement le meurtre de ce retraité dont les radios et télévisions internationales ne cessent de parler".

Jean-Claude Silvestre, Roumanie
"Pour synthétiser, on se demande ici pourquoi adhérer à une Europe dont les pays ont de tels problèmes : émeutes, terrorisme, déficits..."

  • COMPARAISON ENTRE LES MODELES D'INTEGRATION 

Thibaut Jamme, Royaume-Uni
"Les Anglais ont du mal à comprendre ce qui se passe en France vu qu'il y a beaucoup moins de problèmes d'intégration ici. Nous avons bien sûr des tensions raciales, mais rien d'aussi "étendu" et violent. Mais la France doit tenir bon, car son modèle d'intégration marche. Les fils et filles des immigrants portugais des années 70 sont aujourd'hui nos docteurs et nos enseignants.

Olivier Pirot, Royaume-Uni
"Les Britanniques surveillent avec intérêt ce qui se passe en France car les récents attentats leur ont prouvé que cela devenait un problème global et mondial. Même s'ils fustigent le modèle français, Ils s'interrogent également sur leur politique d'intégration et la volonté des musulmans de s'intégrer pleinement dans leur société.

Denis Garreau, Canada
"C'est vrai que ces événements surprennent ici. 'Grand' pays d'immigration, le Canada qui a accueilli 292 000 résidents en 2004 (sur une population totale de 32 millions d'habitants, principalement urbaine) ne connaît pas de heurts dans l'intégration de ces 'nouveaux Canadiens'.

L'agglomération de Montréal -3,5 millions de personnes- est même considérée comme l'une des villes les plus sûres d'Amérique du Nord. Je prends l'exemple de mon quartier, véritable laboratoire social avec une mixité incroyable de personnes où les Jamaïcains -implantés depuis longtemps- côtoient les latinos toujours plus nombreux, où l'ancienne église a récemment été ''attribuée'' à la communauté coréenne et où l'équivalent local des ''bobos'' investissent d'anciennes usines transformées en loft... La ville sait relativement bien mélanger ses résidents... Tout n'est pas parfait mais ici on ne cherche absolument pas à assimiler à tout prix. Les communautés sont fortes. Il n'y a pas un standard à atteindre, l'ouverture d'esprit est aussi grande que le pays lui-même et la différence est davantage perçue comme un atout, un enrichissement pour la collectivité... Les gens ne se sentent donc pas exclus... et vivent dans le respect des autres.

Hervé Perouse, Bulgarie
"La Bulgarie m'a apporté une réponse : faire renaître le communautarisme... Je sais que la tradition républicaine a horreur de ce concept, mais il convient d'être réaliste ! Vous ne ferez pas un Bulgare avec un tzigane !!! Ici, ils ont compris cela. Les communautés vivent entre elles sans se mélanger mais en se respectant : Tziganes, Bulgares, Pomaks, Turcs... Au niveau religieux, la grande tolérance naturelle bulgare fait que toutes les sectes et religions cohabitent.. Ce n'est pas un problème de société.

  • POLICE ET EMPLOI 

Isabelle, Etats-Unis
La police joue un grand rôle et est très présente dans la vie quotidienne. Les policiers vont dans les écoles, et mes fils (6 ans et demi et 3 ans) ont à la fois un grand respect et une crainte envers elle. Ici, on respecte les limitations de vitesse et la loi, car sinon, on a de très grandes chances d'être sévèrement sanctionné. On ne s'échappe jamais quand la police vous poursuit, car on sait qu'on pourra purement et simplement être tué ! Nicolas Sarkozy est un enfant de coeur aux Etats-Unis !!!

New York est une ville sûre, où l'on se promène sans crainte. Nous nous sentons plus en sécurité à New York qu'à Paris, beaucoup plus en sécurité dans le New Jersey que nous l'étions dans un coin tranquille des Yvelines.

Yoann Riou, Hong Kong
"Il y a beaucoup de misère ici, bien plus qu'en France. Pas la misère des HLM avec antenne parabolique, mais celle d'enfants ayant été enlevés ou vendus, et 'recrutés' pour faire la manche dans la rue en pleine nuit. La vie est dure, et les gens le savent. Ils s'accrochent, espèrent un meilleur futur et prennent tout ce qu'ils peuvent prendre.

En France, on voit des jeunes en échec scolaire, au bac pro, et qui ont laissé tomber à la fois les études et leur boulot. Pour eux, ramasser des palettes sans diplôme, ce n'est pas assez bien. Combien de millions de personnes en Chine seraient heureux d'avoir ce boulot de ramassage de palettes ? Alors, on préfère ne rien faire en France, on touche les allocs, les assedic, et l'on se plaint d'être en fin de droit. On ne cherche pas de boulot, même contraignant. Travailler au MacDo, ce n'est peut-être pas un avenir, mais c'est un travail, qui permet de tenir, avec sa propre force, et non celle des allocs et primes du gouvernement".

Chers lecteurs, depuis le début des violences en banlieue, vous êtes extrêmement nombreux à réagir sur notre site infos. Nous vous en remercions. Mais compte tenu du nombre de réactions envoyées, il est devenu impossible de les publier en conciliant nos objectifs de rigueur, d'objectivité et de réactivité. Nous sommes donc contraints de suspendre momentanément la publication des avis sur ce sujet. Nous vous remercions de votre compréhension et de votre fidélité.

(photo : une image de CNN)

Par Propos recueillis par Fabrice AUBERT le 09 novembre 2005 à 17:55
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