
Abdel-Rahman Ghandour, ancien membre de la Croix-Rouge internationale et libanaise et de Médecins sans frontières, est spécialiste des ONG islamiques, auxquelles il a consacré un livre intitulé "Jihad humanitaire : enquête sur les ONG islamiques". (Flammarion, 2002).
Pakistan : "Les ONG islamistes sont en train de gagner la bataille des coeurs"
<b> Décryptage -</b> Abdel-Rahman Ghandour, auteur de "Jihad humanitaire", estime sur TF1 News que l'Occident doit s'investir rapidement dans l'aide aux sinistrés des inondations face aux organisations islamistes, bien plus efficaces que le gouvernement pakistanais.
Publié le 18/08/2010
Il analyse pour tf1.fr l'appel lancé par Ayman al-Zawahiri, numéro 2 et idéologue d'al-Qaïda. Dans une vidéo diffusée sur al-Jazira, il a demandé aux musulmans de se rendre au Pakistan pour venir en aide aux victimes du séisme.
Tf1.fr : Au regard de la philosophie musulmane, l'appel de al-Zawahiri pour le Pakistan est-il logique ?
Abdel-Rahman Ghandour : Tout à fait. Il rentre dans le cadre du militantisme islamique, fondé sur la foi mais aussi et surtout sur le principe de solidarité. C'est le concept de l'umma, la "mère patrie". Selon ce concept, tous les musulmans font partie du même corps. Lorsqu'une partie du corps est touchée, c'est le corps entier qui est touché. Il faut alors s'entraider. Cela concerne les militants politiques, sociaux ou les combattants ; chacun réagissant à sa manière.
Tf1.fr : Peut-on alors parler d'un "rôle social et humanitaire" d'al-Qaïda ou de ses affiliés ?
A.-R.G. : Dans mon livre, en présentant ben Laden comme "terroriste humanitaire", j'étais volontairement provocateur. En fait, les groupes appartenant à sa nébuleuse agissent comme ils l'entendent. Et jusqu'à présent, ils n'ont jamais eu de rôle social, préférant jouer les zorros.
L'appel de al-Zawahari est donc très intéressant puisque c'est la première fois qu'une stratégie socio-humanitaire d'al-Qaïda est mise en avant. Alors que certaines organisations comme le Hamas ont commencé par le social avant de basculer vers l'action spectaculaire, al-Qaïda semble suivre le chemin inverse. Ses dirigeants ont sûrement senti que la violence ne peut pas tout apporter et qu'il est nécessaire d'utiliser d'autres moyens pour atteindre leur vitesse de croisière. Pour continuer leur progression, ils doivent donc donner une assise solidaire et sociale à leur mouvement. Mais il ne faut pas être dupe : s'il s'inscrit dans l'idéologie d'entraide entre tous les musulmans, cet appel est aussi une opération marketing pour attirer de nouveaux jihadistes. C'est également une pique tactique envers le gouvernement pakistanais, allié des Etats-Unis alors que 90% de sa population est férocement anti-américaine.
Tf1.fr : Si cette nouvelle tactique "sociale" est mise en avant, peut-on craindre un risque de recrutement précoce ?
A.-R.G. : Tout à fait. Cette nouvelle stratégie d'al-Qaïda est un investissement sur l'avenir. Il passe notamment par les madrasas (ndlr : écoles coraniques) pakistanaises, nerf de la guerre. Elles forment dans le moule des générations de jeunes qui haïssent l'Occident, les Etats-Unis, Israël et qui sont persuadées que tous les moyens sont bons pour sauver l'islam. Ce sera très difficile à juguler.
"Des ONG interdites pour faire plaisir aux Etats-Unis"
Tf1.fr : Comme c'est souvent le cas dans de telles circonstances, les ONG islamiques sont arrivées sur place au Cachemire avant les secours gouvernementaux. Pourquoi ?
A.-R.G. : C'est la conséquence d'une logique implacable des Etats du Tiers-Monde. Ces Etats sont extrêmement centralisés, leurs fonctionnaires sont peu payés donc peu motivés. Conclusion : les gouvernements manquent d'efficacité, d'autant qu'ils ont délaissé entièrement certaines zones.
Ce créneau est parfait pour les ONG islamiques. Celles-ci fonctionnent sur deux concepts qui peuvent paraître antinomiques : d'un côté, elles basent leur action sur les fondements ancestraux de l'islam ; de l'autre, elles sont à la pointe de la technique et de la technologie, apprises notamment auprès des ONG occidentales. En outre, ces ONG islamiques ont beaucoup d'argent et leurs militants font preuve d'une motivation exceptionnelle pour défendre leurs frères musulmans. Résultat : elles arrivent en premier sur place, avec le savoir-faire. La comparaison avec le Croissant-Rouge, organisme paraétatique, est criant.
Tf1.fr : Pourtant, certaines d'entre elles, comme la fondation al-Rashid, sont officiellement interdites par le Pakistan. Pourquoi le gouvernement les laisse-t-elle agir ce qui, de fait, les légitimise ?
A.-R.G. : Officiellement, certaines ONG sont en effet bannies et ne possèdent plus de bureaux. Mais elles conservent une grande popularité grâce à leur action sociale antérieure. Interdites, elles passent tout simplement en mode souterrain : leurs anciens cadres continuent de collecter de l'argent dans les mosquées ou de déployer une bannière lorsqu'ils vont sur le terrain.
En outre, ces interdictions publiques sont surtout destinées à satisfaire les Etats-Unis. Mais derrière la confiscation des fonds ou des ordinateurs, il n'y a pas forcément de volonté réelle de les interdire. Au Pakistan, on trouve ainsi certains sympathisants d'ONG interdites au sein même du gouvernement. Plus largement, en allant trop loin, les dirigeants craignent un retour de manivelle.
"La stratégie extrémiste crée une scission"
Tf1.fr : Plus globalement, plutôt qu'ONG islamiques, ne faudrait-il pas parler d'ONG islamistes ?
A.-R.G. : Oui. D'un côté, les ONG islamiques agissent uniquement au nom de la foi et la solidarité islamique. Mais de l'autre, certaines ont en effet un objectif politique. Elle veulent imposer leur vision des choses et de l'islam, leur idéologie. Leur but ultime est de renverser le pouvoir dans certains pays. Dans leur cas, il faut en effet parler d'ONG islamistes.
Tf1.fr : Ces ONG peuvent-elles flirter avec des organisations terroristes ?
A.-R.G. : Oui, c'est dans leur logique. Leur humanitaire n'a rien à voir avec l'humanitaire à la française totalement dégagé du politique. Ce concept n'existe pas avec les ONG se réclamant de l'islam. Pour elles, l'humanitaire est un élément fondateur du tissu social musulman, centré sur la famille (père au travail, bonne éducation des enfants...). Pour le préserver, on peut agir sur le "positif" (distribution d'habits, d'argent...) mais aussi sur le "négatif" (catastrophes, guerre). Et tous les moyens sont bons, du plus pacifique (construction d'écoles...) au plus radical. Dans ce cas, cela peut être l'envoi de mujahidin quand un pays est envahi, comme en Afghanistan après l'entrée de l'Armée rouge. Et comme les conflits sont parfois perçus comme une guerre contre les musulmans, cela peut également signifier aller poser des bombes dans des pays considérés comme ennemis de l'islam.
Cette stratégie jusqu'au-boutiste et extrémiste provoque d'ailleurs une scission dans le mouvement. Certains estiment par exemple que le jihad en Irak peut se justifier, mais que ce n'est pas le cas ailleurs. Il faut d'ailleurs noter que la politique américaine en Irak alimente la logique de ces extrémistes en donnant le sentiment d'un complot généralisé contre les musulmans.
"Du BP5 au TNT"
Tf1.fr : Humanitaire le jour, combattant, voire terroriste, la nuit, est-ce possible ?
A.-R.G. : Tout à fait. Dans mon livre, je prends d'ailleurs l'image, un peu caricaturale il est vrai, du passage du BP5 (biscuit protéiné) au TNT. Mais j'ai déjà rencontré de telles situations, par exemple au Liban en 1982 lors de l'invasion israélienne. Des médecins y soignaient des réfugiés le jour et allaient se battre la nuit. Aujourd'hui, cela peut aller beaucoup plus loin.
Ces "double-casquettes" ne sont pas forcément des gens démunis, mais plutôt des bourgeois déçus à la fois des systèmes occidental et de leur pays. Beaucoup de régimes ayant créé une génération d'étudiants chômeurs, ils se sont jetés dans le militantisme social ou politique, voire guerrier.
Tf1.fr : Beaucoup d'ONG sont financées par les pétromonarchies alors qu'en retour, elles appellent de fait à les renverser. Pourquoi ?
A.-R.G. : Les monarchies du Golfe se trouvent face à un dilemme. Les familles royales au pouvoir n'ont qu'une idée en tête : comment garder ce pouvoir ? L'une des solutions est de redistribuer une partie de la manne pétrolière aux plus "menaçants". Ce sont les islamistes. En échange, ils ne contestent pas ouvertement le régime. Mais cet achat de la paix sociale est un cercle vicieux : grâce à l'argent reçu, ces islamistes deviennent encore plus puissants et donc plus dangereux. Et les gouvernements, notamment en Arabie saoudite, sont alors contraints de jouer la surenchère islamique, ce qui renforce encore le pouvoir des islamistes. Bref, ces pétromonarchies sont totalement coincées, d'autant qu'elles sont alliées aux Etats-Unis.
(photo d'ouverture : al-Zawahiri sur al-Jazira, le 23 octobre)
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