© LCILe différend gazier entre la Russie et l'Ukraine, qui court depuis des semaines, a atteint un paroxysme et les prochaines heures risquent d'être cruciales. Vladimir Poutine a proposé samedi à l'Ukraine de lui livrer pendant trois mois du gaz aux prix de 2005 à condition qu'elle signe avant minuit un contrat répondant aux propositions de hausse de Gazprom à compter du deuxième trimestre 2006. "En cas d'absence d'une réponse claire, nous considérerons que notre proposition est rejetée", a averti le président russe. Le président ukrainien Viktor Iouchtchenko a réagi en réclamant de nouveau un prix "correct", qui ne reflète pas "une pression politique". Au cours des heures précédentes, l'Ukraine avait tenté en vain de repousser la menace agitée par la Russie de lui couper le gaz au matin du 1er janvier, en proposant un moratoire sur la hausse du prix. Dans un télégramme au président russe, Iouchtchenko avait proposé d'"achever les négociations (...) pendant les dix premiers jours de janvier" et de "décréter un moratoire sur la hausse des prix et des tarifs" gaziers jusqu'au 10 janvier.
Le géant russe Gazprom, contrôlé par l'Etat, veut quadrupler en 2006 le prix du gaz vendu aux Ukrainiens, dont il assure près de 30% de la consommation, et il a annoncé que ses livraisons seraient interrompues à partir de 7 heures GMT dimanche si Kiev n'accepte pas ses exigences. Actuellement facturé 50 dollars les 1.000 m3, le gaz russe reviendrait désormais à 220-230 dollars/1.000 m3 pour rattraper les niveaux du marché international. Kiev estime ce prix inacceptable et veut une hausse graduelle étalée sur plusieurs années.
L'économie et la politique
Si Moscou présente sa demande comme purement économique, de nombreux experts y voient des raisons politiques et notamment une tentative de soutenir l'opposition pro-russe et affaiblir l'administration pro-occidentale de Viktor Iouchtchenko à l'approche des législatives cruciales de mars 2006. Un stratagème qui pourrait s'avérer une arme à double tranchant : la pression de Moscou semble mobiliser des Ukrainiens et même éveiller des sentiments anti-russes.
Mais le différend, bien au-delà de Kiev et Moscou, inquiète l'UE. L'Ukraine menace en l'absence d'un accord de prélever du gaz russe en transit vers l'Europe occidentale. Le commissaire européen à l'Energie Andris Piebalgs a convoqué pour mercredi à Bruxelles une réunion spéciale d'experts de l'UE afin de discuter des conséquences éventuelles pour les marchés européens. "Préoccupée", la Commission européenne "suit de très près les discussions entre la Russie et l'Ukraine concernant les livraisons de gaz", a indiqué l'exécutif européen. Malgré tout, elle a assuré rester "confiante" sur le fait "qu'un accord pourra être conclu entre les parties et que tant la Russie que l'Ukraine respecteront leurs engagements concernant l'approvisionnement des marchés européens" en gaz. La Commission a déclaré ne pas craindre "une pénurie de gaz en Europe à court terme". Mais quatre pays de l'UE - Allemagne, Autriche, France, Italie - ont demandé par lettres à Kiev et à Moscou le maintien des livraisons de gaz russe.
"Chers frères russes, je vous remercie"
En attendant une coupure que beaucoup d'Ukrainiens considèrent déjà comme inévitable, le ton monte à Kiev contre Moscou. Le Congrès de jeunes nationalistes ukrainiens appelle ainsi à boycotter les marchandises russes. "L'Ukraine sans matriochkas!" proclame une pétition du Congrès dans une référence à la poupée gigogne, souvenir traditionnel russe. L'influent journal en ligne Ukraïnska pravda a publié une pétition "Ecris à Poutine sur son chantage gazier", invitant les Ukrainiens à envoyer une lettre ou un courriel au président russe pour lui dire "ce qu'on pense de lui" en Ukraine. "Chers frères russes, je vous remercie de nous avoir fait nous sentir une nation", ironise un Ukrainien dont la lettre a été publiée par le journal. "Pendant que vous brûlerez votre gaz (...) nous nous doterons de technologies pour réduire la consommation d'énergie et nous échapperons à votre étreinte fraternelle".
Enfin, le différend avec Moscou a stimulé l'esprit créatif de certains informaticiens: un jeu internet baptisé "Terroriste gazier" est affiché sur le site du journal en ligne Obozrevatel. Le joueur doit lancer des oeufs contenant le virus de la grippe aviaire sur un homme en kimono ressemblant au président russe pour l'empêcher de commettre un "attentat terroriste" - fermer une grande vanne sur un tuyau transportant du gaz vers l'Europe.
Photo d'ouverture : Vladimir Poutine - archives
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